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À la recherche de la moustache de Louis Riel

5 hours ago 4

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Pendant presque toute ma vie, j’ai été incapable de me faire pousser une moustache. En grandissant, je n’avais pratiquement pas de poils au visage. À l’adolescence, alors que les autres garçons découvraient les rasoirs et la crème à raser, il ne se passait pas grand-chose pour moi. Lorsque je me suis enrôlé dans les Forces armées, c’était finalement une bénédiction. Le rasage du matin ne prenait pas beaucoup de temps, puisqu’il n’y avait tout simplement pas grand-chose à raser.

Je me souviens d’un ami musulman au secondaire qui vivait exactement le contraire. Sa barbe était si fournie qu’il aurait presque pu se raser deux fois par jour. J’étais un peu jaloux. À cet âge, les poils au visage semblaient vouloir dire quelque chose. C’était l’un de ces petits signes qui indiquaient qu’on devenait un homme. Une ancienne copine me taquinait même à propos de mon visage de bébé. Un jour, m’assurait-elle, j’allais devenir un homme. J’ai attendu.

Ce que je ne comprenais pas à l’époque, c’est que mon visage imberbe me rattachait aussi à une histoire autochtone beaucoup plus ancienne. Des anthropologues, comme David Mandelbaum, qui ont étudié les Cris des Plaines et d’autres peuples autochtones, ont noté que les hommes enlevaient volontairement leurs poils du visage.

Ils les arrachaient, parfois à l’aide de petits outils. Un visage lisse ne signifiait donc pas nécessairement qu’un homme était incapable de se faire pousser une barbe. Cela pouvait être un choix. C’était tout simplement ainsi qu’un homme pouvait vouloir se présenter. Curieusement, moi aussi, j’arrachais les quelques poils qui réussissaient à pousser.

Robert Falcon Ouellette est un anthropologue originaire de la nation crie Red Pheasant, en Saskatchewan. Il se spécialise dans les domaines de l'éducation autochtone, de l'éthique militaire et des sciences politiques. Il est titulaire d'un doctorat et de deux maîtrises de l'Université Laval. Il a également servi au sein des Forces armées canadiennes et a été député libéral fédéral de Winnipeg-Centre de 2015 à 2019. Il est aujourd'hui professeur agrégé à la Faculté d'éducation de l'Université d'Ottawa.

Un visage, deux façons de voir

Les observateurs européens étaient fascinés par l’apparente absence de barbe chez les hommes autochtones. Certains en ont conclu que les Autochtones étaient tout simplement incapables de se faire pousser la barbe. Mais ils regardaient les corps autochtones à travers des yeux européens. Mais que pensaient les Autochtones de ces Européens aux visages couverts de barbe?

Dans les sociétés européennes, les poils au visage étaient associés à la masculinité, à la maturité et à la virilité. Un garçon avait le visage lisse; un homme portait la barbe. Chez de nombreux peuples autochtones, ces mêmes idées ne s’appliquaient pas nécessairement. On pouvait enlever ses poils parce qu’un visage lisse était considéré comme normal, beau ou simplement approprié.

Cela m’amène à reconsidérer quelque chose que j’ai tenu pour acquis pendant presque toute ma vie. Aujourd’hui, lorsque nous parlons des hommes autochtones et des cheveux, nous parlons souvent des cheveux longs et des tresses, ainsi que de leur importance culturelle et spirituelle.

Nous nous souvenons aussi de la violence des pensionnats et d’autres institutions qui coupaient les cheveux des enfants autochtones. Ce sont des conversations importantes. Mais nous parlons rarement des poils du visage, y compris de leur absence volontaire. Il existe une autre histoire, juste là, inscrite sur nos visages.

Statue de Gabriel Dumont

Statue de Gabriel Dumont à Saskatoon.

Photo : Radio-Canada / Albert Couillard

La moustache que je n’attendais plus

Puis, cet été, quelque chose d’inattendu m’est arrivé. Je suis allé passer du temps sur le territoire pour me reposer et j’ai décidé de ne pas me raser. Peut-être que l’âge transforme notre corps de façons auxquelles nous ne nous attendons pas, car, après quelques semaines, je me suis regardé dans le miroir et j’ai découvert une légère moustache.

Pas trois pauvres poils solitaires qui tentaient courageusement de tenir leur position, mais le début d’une véritable moustache. Puis est apparu un petit bouc. Une barbe complète demeure hors de ma portée, mais après presque un demi-siècle, j’ai maintenant le choix.

Naturellement, j’ai pensé à Louis Riel. En grandissant dans les Prairies, nous connaissions bien ces vieilles images des leaders autochtones et métis. Il y avait les chefs portant leurs coiffes, mais il y avait aussi Riel avec cette pilosité faciale si caractéristique du XIXe siècle. Et puis, il y avait Gabriel Dumont.

Avec sa barbe fournie et son regard intense, Dumont paraît féroce et fort sur les vieilles photographies, comme quelqu’un qu’il valait probablement mieux ne pas provoquer en duel. Ces célèbres visages métis compliquent aussi toute idée simpliste voulant que les hommes autochtones aient été naturellement imberbes.

Enfin, ma moustache de Riel

J’ai donc décidé de profiter de mon arrivée tardive dans le monde de la barbe. J’ai laissé pousser ma moustache. Finalement, j’ai opté pour la moustache en fer à cheval. Ma femme a dû supporter la moustache. Mes enfants ont appris à vivre avec. Moi, je l’ai pleinement savourée.

Après avoir passé presque toute ma vie incapable d’en faire pousser une, je dois avouer que j’en étais plutôt fier. De temps à autre, je me regardais dans le miroir en me disant que, peut-être, enfin, je commençais à faire un peu de concurrence à Louis Riel.

Mais il est maintenant peut-être temps d’envisager un retour à mon état naturel.

Malgré tout, pendant un été glorieux, j’ai enfin trouvé la moustache de Louis Riel.

Elle se cachait sous mon nez depuis tout ce temps.

Qu’est-ce que la beauté, et qui peut en décider?
L’un est nommé enfant, digne de la Loi sur les Indiens
L’autre est traité de chien, tout juste digne d’un os
Mais devant le Créateur, qui peut mesurer notre beauté ?

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