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« Aller aux toilettes devient une épreuve quotidienne d’humiliation »

3 weeks ago 17

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BEYROUTH, Liban - « Les bombardements ne détruisent pas seulement les maisons, ils détruisent aussi l’image que l’homme a de lui-même. »

Ahmad Hachem a 33 ans. Ce professeur de langue arabe a passé toute sa vie dans son village natal de Nmaïriyeh, dans le sud du Liban, mais comme des centaines de milliers d'autres Libanais, il a dû fuir sa maison quand la guerre israélienne contre le Hezbollah s’est intensifiée, le 2 mars dernier.

Depuis, Ahmad vit en réfugié dans son propre pays, se déplaçant d’abri en abri dans la capitale, Beyrouth, avec ses parents malades.

En plus du stress lié à la guerre, sans logis ni revenus, Ahmad est habité par un sentiment d’humiliation – celui de voir sa mère et son père septuagénaires privés d’accès à des toilettes.

Je me sens brisé de l'intérieur, confie-t-il à Radio-Canada.

Quand on est en situation de déplacement, aller aux toilettes devient une épreuve quotidienne d’humiliation. Le pire, c’est de voir ses parents vivre dans la misère et de se sentir impuissants, incapables de les aider.

Cette humiliation, Ahmad l’a vécue deux fois en moins de deux ans.

Un déplacé lave son linge dans un campement improvisé dans le centre-ville de Beyrouth, le 19 avril 2026.

Un déplacé lave son linge dans un campement improvisé dans le centre-ville de Beyrouth, le 19 avril 2026.

Photo : Reuters / Saleh Salem

La première fois, c'était en septembre 2024, lors de la première guerre entre Israël et le Hezbollah. Pendant deux mois, l’armée israélienne avait intensifié ses frappes contre le Liban, notamment dans le sud du pays, après que la milice chiite pro-iranienne eut ouvert un front avec l’État hébreu en solidarité avec son allié palestinien, le Hamas.

Lorsque les frappes ont commencé, on ne s’y attendait pas. On a dû fuir la maison très rapidement, raconte Ahmad. Nous étions cinq personnes entassées dans une voiture avec tous nos bagages. Nous avons passé plus de 14 heures sur la route avant d’arriver à Beyrouth. C’est long, 14 heures sans accès à des toilettes, surtout pour des personnes malades et âgées.

Ma mère est diabétique et ressent fréquemment le besoin d’utiliser les toilettes, explique-t-il.

Un de mes plus grands regrets est d’avoir empêché ma mère de boire de l’eau pour qu’elle n’ait pas à uriner. Nous étions dans la rue, il n’y avait même pas un mur dans les parages derrière lequel elle pouvait se cacher pour se soulager.

Une femme lave la vaisselle avec le peu d'eau disponible dans un campement de déplacés dans le centre de Beyrouth.

Une femme lave la vaisselle avec le peu d'eau disponible dans un campement de déplacés dans le centre de la capitale libanaise.

Photo : Reuters / Yara Nardi

Son père, paralysé, utilisait quant à lui un grand pot de yaourt vide en guise d’urinoir. Il était obligé d’uriner devant nous, incapable de se déplacer, dit Ahmad, la gorge nouée. J’essaie de ne pas y penser, ça me rend très triste.

Quand la guerre entre Israël et le Hezbollah a repris, début mars, Ahmad était mieux préparé : il a acheté des couches pour adultes afin de permettre à ses parents de se passer des toilettes.

Ça a réglé le problème en partie, surtout qu’on devait passer beaucoup de temps sur les routes, explique Ahmad. Mais c’était quand même difficile pour eux parce qu’ils devaient rester assis dans des couches souillées pendant plusieurs heures, sous le soleil, dans la chaleur.

De quelle dignité parlent-ils?

Le cas d’Ahmad est loin d’être unique. Nombreux sont les déplacés, rencontrés dans le vaste campement improvisé dans le centre-ville de Beyrouth, qui expriment la même frustration.

Une déplacée libanaise lave les vêtements de sa fille dans un refuge à Beyrouth.

Une déplacée libanaise lave les vêtements de sa fille dans un refuge à Beyrouth.

Photo : Reuters / Louisa Gouliamaki

Elles sont des centaines de familles à dormir depuis plusieurs semaines sous des tentes installées dans ce large terrain vacant au bord de la mer. Et, pourtant, il n’y a qu’une seule cabine de toilette publique disponible, installée dans un recoin.

Des femmes interrogées par Radio-Canada disent avoir peur de s’y rendre, surtout la nuit. C’est situé dans un coin reculé, où il fait très sombre et ça pue beaucoup, se plaint Mayssa, 24 ans. Je n’ose pas y aller quand il fait noir, on ne voit absolument rien.

C’est inadmissible!, s’indigne de son côté Dina, 36 ans. Ancienne employée d’une société de télécommunications et mère de deux jeunes garçons − Mehdi, 6 ans, et Hadi, 8 ans −, elle accuse le gouvernement libanais d’avoir abandonné les déplacés dans la rue.

On ne veut pas que le gouvernement nous donne de l'argent, on veut juste des toilettes décentes. Est-ce trop demander?

Des femmes étalent du linge sur une corde accrochée dans un refuge pour déplacés à Saïda, dans le sud du Liban.

Des femmes étalent du linge sur une corde accrochée dans un refuge pour déplacés à Saïda, dans le sud du Liban.

Photo : Reuters / Aziz Taher

Pour la douche et la lessive, elle se rend chez une amie qui habite à l’autre bout de la ville. Je ne comprends pas ce qui empêche le gouvernement d’installer une dizaine de toilettes mobiles pour accommoder les gens comme nous qui dorment dans les tentes. Je me pose sérieusement la question, dit-elle.

Il n’y a même pas d’eau pour nous laver le visage le matin, renchérit Abbas, son mari.

Avant l’entrée en vigueur de la trêve, il y a trois semaines, cet ouvrier de 39 ans se rendait dans son ancien appartement, dans la banlieue sud de Beyrouth, pour faire ses besoins, défiant l’ordre d’évacuation de l’armée israélienne qui était en vigueur.

Je préfère risquer ma vie sous les bombes plutôt que d’utiliser cette cabine nauséabonde dans le centre-ville, dit Abbas.

Une salle de bain endommagée à la suite d'une frappe israélienne visant une maison dans la région de Baalbeck, dans l'est du Liban.

Une salle de bain endommagée à la suite d'une frappe israélienne visant une maison dans la région de Baalbeck, dans l'est du Liban.

Photo : Getty Images / Ed Ram

Mais si Dina et Abbas blâment le gouvernement pour le manque d’accès à des installations sanitaires, Ahmad s'en prend quant à lui au Hezbollah.

Excédé, il critique les responsables du mouvement chiite qui appellent régulièrement les habitants du Liban-Sud à faire preuve de patience et qui utilisent la notion de dignité pour légitimer leurs actions militaires contre Israël.

Mais de quelle dignité parlent-ils?, s’insurge Ahmad. Quand on voit nos propres parents forcés de faire leurs besoins devant nous, on se questionne sur cette dignité dont ils parlent tout le temps.

Le jeune enseignant souhaite retrouver son village natal et en finir avec la guerre une fois pour toutes.

Ça suffit! Nous avons essayé la guerre et ça n’a servi à rien. Essayons maintenant la paix. Pourquoi les Libanais doivent-ils être les seuls dans la région à se battre? Regardez les autres pays qui vivent en paix.

Pour moi, la dignité, ce n’est pas de mourir en martyr, ajoute encore Ahmad. La dignité, c’est de pouvoir dormir, boire, manger, d’avoir accès à un médecin ou même à une simple salle de bain. C’est la moindre des choses, non?

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