PROTECT YOURSELF with Orgo-Life® QUANTUM TECHNOLOGY
Orgo-Life the new way to the future Advertising by AdpathwayÀ l'hôpital de jour Lyall, comme à l’école, la journée commence devant un tableau. Mais ici, les mots inscrits semblent bien loin de l’enfance : « incidents », « médication », « mesures de contrôle ».
Juste avant que les enfants arrivent, l’équipe de Lyall, composée de psychoéducateurs, de préposés aux bénéficiaires et d’un chef d’équipe, fait le bilan de l’état des troupes, en revenant sur les 24 dernières heures.
Aucun code blanc à noter, il n'y a pas eu d’intervention de sécurité la veille. Était-ce une bonne journée pour autant? Ce n'est pas parce qu’on n’a pas eu à appeler la sécurité que ça a été facile, mais on a tenu, dit en souriant Miguel Cantave, le chef d’équipe.

Les professionnels de l'hôpital Lyall au cours d'une réunion d'équipe.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Ces professionnels essaient chaque jour de retisser des liens là où tout semble s’être défait : apprendre à rester assis cinq minutes, ou encore à dire non sans frapper l’autre.
Ce matin-là, la psychoéducatrice Elisabeth Lu lève la main pour insister sur un point de vigilance : Patricia*, du groupe des 9-12 ans, a essayé de se mettre un crayon dans le ventre.
Elle a aussi passé son sac autour de son cou et m'a demandé où étaient les ciseaux dans chaque local. Gardez un œil!, lance-t-elle.
L’inquiétude ne se lit aucunement sur les visages de ses collègues, qui restent détendus. Une autre journée au bureau dans ce service qui peut accueillir jusqu'à 28 enfants.
Dans le dictionnaire des expressions, en face de se serrer les coudes, la photo de l’équipe ne ferait pas tache.

Miguel Cantave est le chef d'équipe de l'hôpital de jour Lyall.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Dans les interminables couloirs de l’Institut Douglas, Miguel Cantave, le pas rapide, montre la porte de la salle d'isolement du doigt. Y sont inscrites les initiales du dernier enfant à y avoir été gardé, et les raisons de son passage : agressivité, tentative de fuite, risque de blessure.
Entre avril 2025 et mars dernier, le personnel de l'hôpital a déclaré 16 atteintes physiques (coups, projectiles).
Les morsures, les coups de tête et les crachats font partie du quotidien du personnel, raconte Miguel Cantave. C’est lourd, oui, mais on s’adapte. Il ne faut pas oublier que, quand il y en a un en crise, il y en a six autres dont on doit s'occuper. On ne peut pas éradiquer la violence, sinon ils ne seraient pas ici, mais on peut la réduire, résume-t-il.
Il faut donc éloigner tout objet qui pourrait être lancé, mais aussi, et surtout, garder le personnel. Des gens d’expérience, qui connaissent la clientèle, ça joue un grand rôle dans les interventions.
En 2024-2025, l'équipe avait eu à contenir physiquement un enfant près d'une centaine de fois, contre une soixantaine cette année.

À l'hôpital de jour Lyall, les enfants du groupe des 6-9 ans passent deux heures et demie en cours chaque jour.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Face à un contexte difficile, la psychoéducatrice Elisabeth Lu a parfois songé à changer d’établissement. En arrivant, j’ai trouvé ça difficile. Des fois, je me suis sentie découragée, reconnaît-elle. Mais l'équipe est formidable et les enfants sont attachants.
L’hôpital de jour avait fait les manchettes en 2019 : un syndicat y dénonçait le manque de sécurité pour les professionnels face à des enfants difficiles et un manque criant de personnel.
Depuis, le ratio de professionnels par enfant a grimpé. Le nombre de crises et de mesures de contention a diminué, explique Miguel Cantave, arrivé juste après cet épisode pour redresser la situation.
C’était nécessaire. Et quand on a annoncé des compressions dans la santé, il n'y en a pas eu pour le programme Lyall. Supprimer des postes ici pose des problèmes de sécurité pour le personnel.
Cris de poule
À l'hôpital Lyall, l’école existe encore. Deux heures et demie de cours par jour. Pour certains enfants, c’est déjà trop.

Jusqu'à 28 enfants sont accueillis à l'hôpital de jour Lyall.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Nina* est assise sur un petit banc, silencieuse, un demi-sourire au coin des lèvres. Elle s’est fait sortir de classe deux fois en une heure. Elle n'arrive pas à s'empêcher de faire des cris de poule.
On y retourne? Je sais que t’es capable, petite cocotte! l'encourage Nadine Lavoie, préposée aux bénéficiaires, tandis que sonne l’alarme qu’elle a réglée pour elle. Non, répond l'enfant. La préposée négocie. Elle ajuste. Une minute de plus. Non.
L’équipe du Lyall a fabriqué une roue des besoins à l'intention de Nina, que celle-ci peut utiliser pour exprimer ce qu'elle ressent. Elle pointe deux cases du doigt : Se reposer et manger. C’est tout ce qu’elle souhaite pour les prochaines minutes.

Au Lyall, les enfants apprennent comment réguler leurs comportements perturbateurs et leurs émotions, et à développer des compétences qui leur permettront de mieux fonctionner à la maison, à l’école et dans la communauté.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Un peu plus loin, Gabriel*, 9 ans, les yeux vifs et la tignasse en bataille, lit une bande dessinée avant d’entrer en classe. Ça me calme, assure-t-il.
Il connaît d’autres stratégies quand la colère s’en mêle : courir, crier. Il va souvent en salle d’isolement, parfois longtemps, ou dans la salle oasis, recouverte d’épais matelas bleus. On peut se pitcher un peu sur les murs, explique-t-il.
Pour lui, l’école ordinaire n’est qu’une suite de sanctions. Trois fautes, et c’est dehors.
Mais à Lyall, personne ne se fait exclure, ou presque. On ne suspend pas à l’externe, explique Sabrina Bourgel, éducatrice, même s’ils nous frappent.
Toi, as-tu déjà été violent ici?, demande-t-elle au jeune garçon.
Le petit hoche la tête. Vraiment. Des fois, c'est pas que je suis fâché, mais je vis deux émotions en même temps : je ne suis pas capable de les maîtriser.
La décision la plus difficile de sa vie
Nina finit par accepter de retourner en classe, pile pour le début de l’atelier des histoires. Il faut faire un dessin et raconter ce qu'il signifie.

Pour beaucoup d'enfants à l'hôpital Lyall, l'école ordinaire n'est qu'une suite de sanctions.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Inspirée, elle crayonne en deux temps, trois mouvements une poule qui pond des millions d’œufs en criant KRAAK! jusqu’à ce que la maison déborde de coquilles.
Un autre invente le récit d’un enfant qui se fait arroser par une mouffette.
Et puis Gabriel lève la main, concentré : il veut dire quelque chose d'important à la classe.
Quand je suis né, ma mère ne se sentait pas capable de s'occuper de moi, donc elle a fait le choix le plus difficile du monde, celui de me mettre dans un centre d’adoption. Quand je serai grand, je vais parcourir le monde pour la retrouver et lui faire un gros câlin.
Dans la classe, un ange passe. Puis un autre.
Tu as bien fait ça, lui dit simplement Maryse Gibeau, l’enseignante, un brin désarçonnée par ce qui vient de se passer : Gabriel n’avait jamais parlé de ça, en classe ou ailleurs.

L'enseignante Maryse Gibeau est à l'écoute.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Pour le psychologue du Lyall, Rick Noble, ces moments ne sont pas des accidents. Ici, les enfants se sentent en sécurité pour dire ce qu’ils ne disent pas ailleurs.
Des parents accueillis sans jugement
Il parle aussi des parents. Épuisés, souvent. Dépassés, parfois. Jugés, beaucoup. Notre rôle, c’est aussi de leur dire qu’on les entend.
Il se souvient d’une mère en particulier, qui avait six enfants, dont cinq avec des besoins particuliers : autisme, TDAH, troubles du comportement.

Le psychologue de l'hôpital Lyall dit rencontrer des parents épuisés, dépassés, mais aussi, souvent, jugés.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Elle était exténuée, mais d’une résilience incroyable. Quand je lui ai dit ça, elle m’a répondu que c’était la première fois que quelqu’un reconnaissait sa force. D’habitude, on lui reprochait plutôt ses choix, relate Rick Noble.
C’est ce qui me frappe souvent : ces parents, qui se dévouent sans relâche, se sentent jugés plutôt que soutenus. Trop souvent, on leur fait porter la responsabilité des difficultés de leurs enfants, alors qu’ils font déjà tout ce qu’ils peuvent.
Pour certains parents, envoyer son enfant à Lyall reste un immense stress.
Mon fils est anxieux. Avec ma conjointe, on s’est demandé : "Est-ce le bon environnement pour lui si un jeune lance des chaises?" [...] L'intégration en maternelle, ça a été le Vietnam pour nous. L'école ne suffisait pas, ce n'était pas l'endroit pour lui, il avait frappé son Waterloo, illustre Jean-François, père d'un enfant intégré au programme de jour du Lyall.
À chaque fois qu'on l'envoie quelque part, c'est extrêmement difficile. C'est la première fois qu'on sait que c'est fait pour lui. On a pu rencontrer les gens pour la première fois et leur décrire notre fils sans mettre de gants blancs et la réponse est : pas de problème.
La musique pour s'exprimer

En musicothérapie, les enfants n'ont pas besoin de parler pour s'exprimer.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
L'espoir peut naître d’une discussion avec le psychologue ou d’une heure en musicothérapie à taper sur un handpan, un instrument de percussion formé de deux coques en acier qui produit des sons apaisants.
Ils se libèrent ici, ils s’expriment sans mots, dit le musicothérapeute Daniel Krueger.
Dans son local, les règles sont encore plus souples : on peut jouer, faire du bruit, changer son prénom.

Le musicothérapeute Daniel Krueger accompagne le jeune Gabriel* à la guitare.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Nina veut, par exemple, qu’on l’appelle madame Poulet. Un autre enfant ne veut pas répondre par des mots, mais par des bruits de bouche.
"BRLLL", ça veut dire option un ou deux?, demande Daniel Krueger, qui aurait une place de choix au classement des personnes les plus patientes du monde.
Des fois, la musique, c'est une façon de connecter qui est plus facile, plus le fun et moins perturbante que de traiter leur expérience verbalement en thérapie.

Les règles du local de musicothérapie de l'hôpital Lyall sont souples.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Les enfants nous donnent congé : ils veulent pouvoir créer sans avoir un journaliste dans leurs jambes.
Les sons métalliques de handpan s’éloignent, agrémentés de quelques cris de poule.
Une fugue et une agression sur l’heure du midi
L’aile des petits est restée calme la journée de notre passage.
Mais du côté des grands, les 9-12 ans, tout s’est accéléré à la pause du dîner. Une agression et une fugue sont survenues en quelques minutes.
Je n’ai pas eu le temps de manger, rigole Miguel Cantave. Il faut être en hypervigilance.

L'hôpital de jour Lyall accueille des enfants de 6 à 12 ans.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Le passage à Lyall dure une année. Ensuite, on espère un retour vers l’école.
Mais ce n’est pas toujours le but. Certains enfants traînent un bagage trop lourd. Pour eux, reprendre le chemin de l'école représente un mur infranchissable. Un succès, parfois, c’est juste de trouver le bon diagnostic, dit Miguel Cantave. Il y a des familles pour qui on est la dernière ligne, la dernière bouée.
Dans la salle de jeu, Gabriel affronte Madame Nadine à un de ses jeux préférés : Blocus. Il rit, perd, proteste, s’agace, puis parvient à redevenir calme. On peut rejouer?
À l'hôpital Lyall, tout ne se répare pas en un an.
Mais pour Gabriel, Nina et les autres, le monde semble redevenir un peu plus facile à vivre.


2 months ago
44

























English (US) ·
French (CA) ·
French (FR) ·