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Orgo-Life the new way to the future Advertising by AdpathwayPour comprendre les convulsions tragiques du Moyen-Orient, il est nécessaire de replonger dans l’histoire de cette région du monde. C’est ce qu'a fait l'auteur Ziad Majed, professeur à l'Université américaine de Paris, dans son dernier livre Le Proche-Orient, miroir du monde. Comprendre le basculement en cours, édité chez La Découverte, en France.
La chute de l’Empire ottoman, la création de l’État d’Israël et les guerres israélo-arabes sont autant d’événements cruciaux qui ont façonné le Moyen-Orient géographiquement, économiquement et politiquement.
La région a été dessinée, au sens propre du mot, par des puissances impériales désireuses d’étendre leur influence pour accaparer les ressources qui s’y trouvent et avoir la mainmise sur des routes commerciales stratégiques.
Plus récemment, le « Printemps arabe » et l'évolution des approches d'Israël et des puissances occidentales ont amené d'autres bouleversements.
Résumé de notre entretien avec Ziad Majed.
Radio-Canada : Vous titrez votre livre Le Proche-Orient, miroir du monde. En quoi cette région, avec ses particularités géographiques, ethniques, religieuses et politiques, est-elle le miroir du monde?
Ziad Majed : L'idée de l'effet miroir, on la retrouve à plusieurs reprises dans l'histoire contemporaine du Proche-Orient. La géographie a fait que cette région se trouve au croisement de l'Afrique, de l'Europe et de l'Asie.
Il y a toujours eu des enjeux stratégiques pour toute puissance qui souhaitait une expansion. Ainsi, cette région a attiré les empires et les forces coloniales.
Les empires sont toujours en rivalité pour contrôler le Moyen-Orient et ses ressources.
Depuis la Nakba* en Palestine (1948), ce Proche-Orient cristallise énormément de questions qui se posent sur le droit international ou sur l'exclusion de cette région du droit à l'autodétermination de ses peuples. Durant la guerre froide, le Proche-Orient a reflété les fractures dans les relations internationales.

Une Palestinienne dans un camp de réfugiés en Cisjordanie brandit la clé de sa maison qu'elle a été forcée de quitter en 1948. Les Palestiniens commémorent leur exil forcé tous les 15 mai.
Photo : Getty Images / AFP / HAZEM BADER
Après la guerre froide, les États-Unis d'Amérique ont annoncé la naissance d'un nouvel ordre mondial à la suite de la première guerre en Irak.
Et aujourd’hui, le déclin du droit international commence au Proche-Orient. On est passé du droit international au droit du plus fort, de Gaza à l’Iran.
En somme, ce qui se passe au Proche-Orient reflète la montée et le déclin des puissances et le déclin du droit dans le monde.
(*) La Nakba, ou la « Catastrophe », qui désigne le déplacement forcé de centaines de milliers de Palestiniens à la création de l’État d’Israël.
R.-C. : Revenons aux années 1990, lors de la première guerre du Golfe. Le président George Bush père avait décrété un nouvel ordre mondial, qui a provoqué plusieurs bouleversements dans la région.
Au début de la guerre dans la bande de Gaza, en 2023, Benyamin Nétanyahou a déclaré qu’il allait transformer le Moyen-Orient. Le nouveau Moyen-Orient sera-t-il celui voulu par M. Nétanyahou, où Israël dominera par la force?
Z.M. : Tout est aujourd'hui mis en place pour permettre à ce projet israélien de se réaliser. Le soutien américain militaire et politique est presque inconditionnel. Les États-Unis s'impliquent pour la deuxième fois maintenant dans des guerres israéliennes contre l'Iran.
Il y a une volonté d'aider Nétanyahou à réaliser ce projet, et puis il y a des complicités européennes ou un silence qui a laissé faire, pendant deux ans, tous les massacres et toutes les violations du droit international à Gaza.
On a vu même un phénomène inédit, où les États-Unis, la plus grande puissance du monde, imposent des sanctions contre les juges de la Cour pénale internationale (CPI), contre l'institution, contre la rapporteuse des Nations unies, et menacent d'imposer encore plus de sanctions afin de ne pas permettre au droit international d'être appliqué.
Il y a le premier ministre Nétanyahou, qui est sous mandat d'arrêt de la CPI, qui continue quand même à faire la loi en Palestine, au Liban-Sud, au sud de la Syrie, et qui frappe aujourd'hui en Iran. Il y a eu aussi les bombardements contre les Houthis au Yémen.

Des bâtiments détruits dans le quartier de Sheikh Radwan à Gaza, le 22 octobre 2025.
Photo : Getty Images / IBRAHIM GAZLIH
Nétanyahou se sent capable de pouvoir imposer une hégémonie militaire. Mais qui ne pourra pas se transformer en une hégémonie politique, parce qu’il va y avoir toujours des intérêts et des résistances, des axes qui peuvent se former pour contrer l'hyperpuissance israélienne. Il peut y avoir aussi une lutte armée.
R.-C. : Abordons maintenant la question de la transformation d'Israël. Est-ce que l'assassinat de Yitzhak Rabin et le long règne de Benyamin Nétanyahou et de ses alliés d'extrême droite ont transformé la société israélienne?
Z.M. : Il y a sans doute une transformation profonde qui s'est opérée dans la société israélienne, pour plusieurs raisons. Certaines de ces raisons peuvent être expliquées par le phénomène démographique dans certains milieux sionistes révisionnistes ou sionistes religieux, où il y a une croissance démographique beaucoup plus importante que dans d'autres milieux qui sont, disons, à gauche, dans une tradition de gauche sioniste.
D'un autre côté, il y a le fait que les Palestiniens d'Israël, donc les Palestiniens qui sont citoyens d'Israël et qui constituent un peu plus de 20 % de la population, et qui historiquement votaient soit pour le Parti communiste israélien, soit pour la gauche israélienne, y compris la gauche travailliste, soit pour des formations minoritaires, ont décidé, après tant d'expérience et tant de déception par les travaillistes et par la gauche sioniste, de former leurs propres partis, et commencent à ne voter que pour ces partis-là.

Ziad Majed est professeur à l'Université américaine de Paris.
Photo : Éditions La Découverte
Il y a aussi l'arrivée massive, dans les années 1990, de migrants de l'ancien espace soviétique, surtout des Russes et des Ukrainiens qui, en général, votaient à droite et, par la suite, ont fondé le parti Israël Beitenou qui, pendant un moment, était dirigé par Avigdor Lieberman, qui a réussi à s'imposer dans les alliances au sein du gouvernement israélien.
Il y a également la montée des deux partis du sionisme religieux et l’alliance entre leurs chefs, les ministres Bezalel Smotrich et Itamar Ben Gvir, une alliance de la droite et de l'extrême droite. Cette alliance a réussi, avec le temps, à invisibiliser les pratiques d’Israël dans les territoires occupés.
Revenons au sionisme révisionniste, qui a toujours été minoritaire en Israël et dans le mouvement sioniste en général. Vladimir Jabotinski, son père fondateur, prônait une idéologie expansionniste qui va au-delà de la Palestine mandataire, et une suprématie totale dans la région. C’est l’idée du « Grand Israël », qui s’étend du Nil à l’Euphrate. Le territoire comprendrait le Liban-Sud, le Sinaï, la Jordanie, le sud de la Syrie et une partie du nord de l'Arabie saoudite.
Benyamin Nétanyahou lui-même a fait allusion au « Grand Israël » dans une entrevue récente.
C’est l’évolution ou la mutation de la société israélienne qui a fait qu’il y a aujourd’hui cette coalition d’extrême droite au pouvoir.

Le président de l'Organisation de libération de la Palestine, Yasser Arafat, et le premier ministre israélien Yitzhak Rabin se serrent la main, en 1993, devant le président américain Bill Clinton, à la conclusion des accords d'Oslo.
Photo : Reuters / Gary Hershorn
Certes, l'assassinat de Yitzhak Rabin a été un tournant, parce que la violence politique entre Israéliens arrivait jusqu'à l'élimination d'un premier ministre, ancien général décoré, avec une campagne de haine qui a précédé l'assassinat, à laquelle Benyamin Nétanyahou a participé, ainsi qu’Ariel Sharon.
Cet événement a montré une fracture très importante dans la société israélienne.
L’autre élément est l’impact démographique des colons. Aujourd'hui, il y a 800 000 colons en Cisjordanie occupée. Donc des gens qui votent en majorité pour le Likoud ou l’extrême droite.
R.-C. : Il y a une mainmise quasi permanente des puissances occidentales depuis plus d’un siècle sur le Moyen-Orient. Une grande partie de votre livre le montre par des faits historiques incontestables.
Mais vous dites que les Occidentaux se sont désengagés de cette région après « les Printemps arabes », se réfugiant dans une sorte de pragmatisme. Vous dites aussi qu’ils ont renié les principes universels qu’ils prétendaient incarner.
Quel rôle accordez-vous aux puissances occidentales dans ce qui s’est passé au Proche-Orient et dans ce qui s’y passe actuellement?
Z.M. : Il y a toujours cet équilibre délicat et nécessaire entre la théorie qui évoque tout le temps les interventions, les complots, la volonté d'imposer tout au Moyen-Orient, et les responsabilités internes, ou les dialectiques, les rapports de force, les luttes au sein des sociétés et entre les pays de la région. Il faut toujours préserver, à mon avis, cet équilibre entre l’ingérence occidentale et les réalités internes.
Mais si on regarde juste le dernier siècle, le premier moment qui mène à la naissance des États-nations, c'est celui de l'effondrement de l'Empire ottoman, et il a été surtout dicté par les Français et les Britanniques. On peut dire que le Moyen-Orient n'est pas une exception. Cela a été le cas à la suite de l'effondrement de tous les empires à travers l'histoire et même après la Première Guerre mondiale.
Il y a eu des frontières dessinées en Afrique, en Europe de l'Est, dans les Balkans. Mais il n’y a jamais eu quelque chose qui ressemble à la déclaration de Balfour, par exemple, où une puissance coloniale propose à un mouvement nationaliste juif européen, le sionisme, un État-nation en Palestine, donc en modifiant la carte, la démographie, et en tentant de créer une nouveauté qui ne ressemble à aucune autre nouveauté au niveau des cartes qui ont été dessinées dans le monde.

Les portraits de Lord Arthur James Balfour et de Donald Trump sont brûlés lors d'une manifestation à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, le 3 novembre 2020.
Photo : Getty Images / SAID KHATIB
Lors de la Nakba, il y a eu aussi une volonté internationale de trouver une solution imposée qui ne prend pas en considération les aspirations des Palestiniens. Bien que le principe du droit à l'autodétermination aurait dû permettre aux Palestiniens de se prononcer, ça n'a pas été le cas. La résolution onusienne a été imposée.
Par la suite, on a eu la guerre froide et donc il y a eu les deux grands, l'Union soviétique et les États-Unis, qui tentaient chacun de progresser sur la carte de la région en s’alliant à des régimes. Une série de coups d'État a rendu cela plus possible.
Et les choses se poursuivent avec les interventions militaires, il y a eu le coup d’État en Iran en 1953, orchestré par les Britanniques et les Américains. L’invasion de l’Irak en 2003 et plusieurs autres interventions.
Cela n’occulte pas toutes les luttes internes à la région, soit des rapports de classes sociales, soit les populations urbaines versus des populations rurales. Il y a aussi les questions confessionnelles, parfois les questions régionales assez importantes, qui expliquent en partie des conflictualités ou des rivalités, que ce soit au Yémen, que ce soit en Syrie, même en Irak, ou en Libye, aujourd'hui. Donc, il y a eu les interventions internationales.
Disons que les Occidentaux et d’autres sont tellement intéressés par le pétrole que cette région a plus de valeur stratégique, mais il y a aussi la question palestinienne et israélienne. Donc, les populations de la région ont subi tout cela pendant très longtemps.
R.-C. : Mais il y a eu l’épisode de ce qu’on a appelé le « Printemps arabe ».
Z.M. : Il y a eu un moment important, avec l'arrivée de Barack Obama. C’était à la suite des deux expériences de guerre américaine en Afghanistan et en Irak menées par George W. Bush après le 11 septembre 2001, avec sa logique de guerre contre le terrorisme.
Donc, Obama est venu pour mettre fin ou pour, disons, limiter l'interventionnisme américain direct. Lui, il a inauguré la guerre des drones, des assassinats qu'on appelle ciblés.

L'ancien président Barack Obama lors d'un discours à l'Université du Caire, le 4 juin 2009.
Photo : Getty Images / MANDEL NGAN
Quand il a fait son discours à l'Université du Caire, il a dit que la diplomatie devait remplacer la guerre, qu'on allait moins intervenir. Et puis, avec les révolutions arabes, les Occidentaux ont eu un moment d'hésitation, ils ont prôné la stabilité : il vaut mieux garder ces régimes, mais leur demander quelques réformes. Puis, quand les régimes ont commencé à tomber, les Occidentaux se sont repositionnés en prétendant soutenir « les révolutions arabes ».
Ensuite, il y a eu la guerre en Syrie d’un côté, l’échec de la transition en Libye, et de l'autre côté, la victoire politique des courants issus des Frères musulmans en Égypte et en Tunisie. Tous ces éléments ont fait que les Occidentaux ont modifié toutes leurs approches.
La question de la démocratie et du changement n'était plus importante. L'important maintenant, c'est le retour à une stabilité. Ce sont les échanges économiques, et c'est surtout d'arrêter toute possibilité de vagues de réfugiés qui arrivent en Europe avec la montée des extrêmes droites européennes.
Donc, pendant un long moment, il y a eu comme un recul européen et occidental en général, jusqu'à l’avènement de Daech (le groupe État islamique, NDLR). L'émergence et la montée en puissance de ce groupe ont fait que les Occidentaux ont décidé d'intervenir militairement et, depuis, ils sont engagés dans une série d'interventions. Et de retour sur la scène régionale.
Et puis, évidemment, la guerre actuelle, la guerre israélienne, les Américains qui frappent en juin 2025 et qui le refont aujourd'hui en une guerre ouverte en Iran, ça montre que ça n'a pas duré très longtemps.


2 months ago
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