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Maladie d’Ebola : des vaccins expérimentaux dans des congélateurs à Winnipeg et au Texas

2 days ago 2

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Au grand désarroi de chercheurs qui ont consacré leur vie à étudier la maladie à virus Ebola, des vaccins qui pourraient être efficaces contre le virus Bundibugyo, responsable d’une nouvelle épidémie en République démocratique du Congo (RDC) et en Ouganda, attendent dans des congélateurs à Winnipeg et au Texas depuis des années.

Ça fait depuis 2007-2008 qu’on dit que tout devrait être mis en place pour faire une étude clinique, déplore Gary Kobinger, microbiologiste canadien qui a aidé au développement du premier vaccin contre la maladie à virus Ebola.

Il existe deux vaccins homologués contre le virus Ebola Zaïre : le ERVEBO de Merck et le Zabdeno/Mvabea de Johnson & Johnson/Bavarian Nordic.

Mais l’épidémie qui sévit en ce moment est causée par une autre espèce d’Ebola : celle qu’on appelle le virus Bundibugyo.

Aucun vaccin ni traitement n’a été autorisé contre l'Ebola causé par le virus Bundibugyo.

Les filovirus responsables de l’Ebola comprennent cinq espèces : Ebola Zaïre (EBOV), Sudan (SUDV), Bundibugyo (BDBV), Taï Forest (TAFV) et Reston (RESTV).

On n’a pas complètement ignoré le Bundibugyo, mais ce virus n’avait pas été priorisé par les chercheurs, admet Logan Banadyga, chercheur scientifique au Laboratoire national de microbiologie de l'Agence de la santé publique du Canada à Winnipeg et professeur associé à l'Université du Manitoba.

Image d'un technicien portant des vêtements de sécurité.

Un technicien travaille au laboratoire de niveau 4 du Laboratoire national de microbiologie de Winnipeg en 2014.

Photo : Reuters / Lyle Stafford

Il existe pourtant des vaccins contre la souche Bundibugyo, élaborés en laboratoire et utilisés pour la recherche, qui ont donné des résultats très prometteurs. Ceux-ci ont été conçus grâce à la même plateforme que les autres vaccins contre le virus Ebola. Simplement, ils n’ont jamais franchi l'étape de la fabrication industrielle ou commerciale.

Au Texas, le laboratoire national de Galveston conserve des échantillons du vaccin à vecteur viral de la stomatite vésiculaire (VSV) contre le Bundibugyo depuis plus d’une décennie.

Il a été créé en utilisant la même technique que le premier contre l'Ebola : on utilise un VSV modifié pour transporter une protéine inoffensive du virus, ce qui permet de déclencher une réponse immunitaire rapide.

Le vaccin contre le virus Bundibugyo avait été testé avec un succès retentissant sur des primates non humains en 2013.

Il offre une protection même s’il est administré 20 jours après une infection, précise Thomas Geisbert, virologue du laboratoire national de Galveston et professeur au département de microbiologie et d'immunologie à la branche médicale de l'Université du Texas.

Un bâtiment.

Le Laboratoire national de microbiologie de Winnipeg est le seul de niveau 4 au Canada, ce qui signifie qu'il est capable de traiter les agents pathogènes les plus mortels du monde.

Photo : La Presse canadienne / JOHN WOODS

Même chose au Laboratoire national de microbiologie de Winnipeg.

Nous avons déjà une version de ce vaccin pour le Bundibugyo dans le congélateur, mais nous avons été pris de court par cette épidémie.

Nous faisons du rattrapage pour pouvoir tester ce vaccin dans le cadre d’une étude clinique chez des humains, ajoute Logan Banadyga, qui travaille au sein du programme des agents pathogènes spéciaux.

Une fiole dans une boîte.

Des fioles du vaccin contre le virus Ebola développé au Laboratoire national de microbiologie de Winnipeg.

Photo : Reuters / Courtoisie

Mais ces chercheurs ne peuvent pas utiliser le vaccin expérimental rVSV-Bundibugyo sur des humains. Les vaccins sont dans des congélateurs depuis des années, en attendant qu’une compagnie pharmaceutique investisse dans la production et qu'elle obtienne les autorisations nécessaires.

Cependant, il n'y a aucun marché commercial viable pour ce type de vaccin, qui cible un virus surgissant de façon sporadique dans quelques pays africains, déplorent des experts.

Pour le microbiologiste Gary Kobinger, c’est le désarroi. [Depuis le début de cette épidémie], je dis à tout le monde que le vaccin [contre le Budibungyo] existe. Il a été testé sur des singes. Il a juste besoin d’être poussé [par les autorités réglementaires]. On pourrait commencer des essais cliniques d’ici un à trois mois.

Gary Kobinger a aidé à l’élaboration du premier vaccin contre la maladie à virus Ebola (pour la souche Zaïre). Il a lui aussi travaillé au laboratoire de Winnipeg et à celui de Galveston. De retour au Canada, il a repris la tête de GuardRX, un laboratoire de recherche sur les vaccins et les maladies infectieuses à Batiscan, en Mauricie.

Une épidémie sans vaccin contre Bundibugyo était entièrement prévisible. Ça fait 15 ans qu’on dit qu’on doit le faire.

Gary Kobinger tient des échantillons dans un laboratoire.

Gary Kobinger dirige GuardRX, un laboratoire de recherche sur les vaccins et les maladies infectieuses à Batiscan, en Mauricie.

Photo : Radio-Canada / Guylaine Bussière

Pour Thomas Geisbert, l’histoire se répète. Nous sommes un peu dans la même situation qu’a vécue le laboratoire de Winnipeg [au début des années 2000]. Il y avait un vaccin contre le virus Zaïre et les données pour en montrer l’efficacité. Pourtant, ça a traîné sur les étagères jusqu’au début de l’épidémie en Afrique de l’Ouest en 2014-2015, dit cet expert reconnu pour ses recherches sur les filovirus.

D’autres vaccins dans le collimateur

Après avoir attendu si longtemps pour qu'on agisse, voilà que l'International AIDS Vaccine Initiative (IAVI), une organisation mondiale de recherche biomédicale à but non lucratif, a annoncé lundi avoir conclu un accord pour développer le vaccin candidat de Thomas Geisbert et son équipe.

L'Organisation mondiale de la santé (OMS) a déterminé qu’il s’agit du vaccin candidat contre le Bundibugyo le plus prometteur. Il faudra toutefois de sept à neuf mois pour qu’il puisse être testé dans le cadre d'un essai clinique.

Je leur souhaite d’y arriver, mais je pense qu’ils sous-estiment le temps que ça prendra.

Des scientifiques de l'Université d'Oxford ont pour leur part annoncé qu'ils travaillaient avec le plus grand fabricant de vaccins du monde, le Serum Institute of India, pour mettre au point un vaccin à vecteur viral appelé ChAdOx1 BDBV. Selon eux, des essais cliniques pourraient commencer d’ici deux à trois mois.

Enfin, les experts examinent le rôle potentiel du vaccin Ervebo dans cette épidémie. Pour l’instant, ce vaccin est homologué pour le virus Zaïre, et non pour le virus Bundibugyo.

Il existe des données qui suggèrent que ce vaccin pourrait être efficace contre Bundibugyo, mais elles sont parcellaires, précise Logan Banadyga.

C’est pourquoi, dans les prochaines semaines, l’équipe de Winnipeg vaccinera des furets pour tester l’efficacité du vaccin Erbevo contre Bundibugyo. M. Banadyga est persuadé qu’il obtiendra des résultats d’ici deux mois. La prochaine étape serait de le tester sur des primates non humains, puis de faire des essais cliniques auprès d’humains.

De meilleurs outils diagnostiques

Selon l'Organisation mondiale de la santé, cette récente épidémie se serait propagée sans détection pendant des mois, notamment en raison d’un manque d’outils diagnostiques spécifiques au virus Bundibugyo.

Le plus rapidement on établit un diagnostic, le plus rapidement on peut traiter et contenir l’épidémie, rappelle Thomas Geisbert.

Depuis un peu plus de cinq ans, dit Logan Banadyga, le Laboratoire national de microbiologie de Winnipeg travaille à un outil diagnostique capable de détecter tous les virus de la famille Ebola.

Portrait du scientifique.

Logan Banadyga est directeur de la section Virologie moléculaire et développement de contre-mesures et chercheur scientifique au Laboratoire national de microbiologie (LNM) de l'Agence de la santé publique du Canada, à Winnipeg.

Photo : Université du Manitoba

Si les résultats préliminaires sont très prometteurs, ce virologue ne croit pas que ce test rapide puisse être commercialisé à temps pour la présente épidémie.

Plusieurs traitements considérés

L'OMS recommande également de tester chez des patients infectés l’efficacité de certains traitements.

  • MBP-134 : un cocktail de deux anticorps monoclonaux utilisé lors de l’épidémie du virus Soudan en 2022. Selon Thomas Geisbert, « les études faites sur des animaux [furets et singes] montrent que ça protège complètement contre plusieurs virus Ebola et que ça offre même une protection après une infection ».

  • Maftivimab : un anticorps monoclonal approuvé pour le virus Zaïre, qui, selon des études en laboratoire, offre une protection contre le Bundibugyo.

  • Remdesivir : un médicament antiviral intraveineux, connu pour son utilisation pendant la pandémie de COVID-19. Thomas Geisbert croit que ce traitement est très prometteur. « En fait, ça semble plus efficace contre le Bundibugyo que contre le Zaïre. »

  • L'obeldesivir : un comprimé antiviral qui pourrait protéger les personnes exposées qui ne sont pas encore malades. De 80 % à 100 % des singes ont survécu lorsqu'ils ont reçu de l’obeldesevir, 24 heures après avoir été inoculés avec les virus Zaïre et Soudan d'Ebola, ou avec le virus de Marburg.

Deux fioles.

Deux fioles de remdésivir, un médicament qui a été utilisé contre le virus Ebola, mais qui doit encore être testé chez des humains dans le cas du virus Bundibugyo.

Photo : Reuters / POOL

De plus, selon Reuters (nouvelle fenêtre), Merck serait en discussion avec diverses autorités sanitaires afin de tester le molnupiravir. Cette pilule, approuvée pendant la pandémie pour le traitement de la COVID-19, a montré une certaine efficacité contre l’Ebola lors d'études sur des animaux.

À l’Institut de recherches cliniques de Montréal (IRCM), des chercheurs testent eux aussi un possible traitement. Une équipe scientifique, dirigée par les Drs Michel Chrétien et Majambu Mbikay, a identifié une nouvelle famille de molécules naturelles dotées d’une activité antivirale, notamment contre le virus Ebola, le SRAS‑CoV2 et même le Zika.

Cette équipe a d’abord montré qu’un extrait végétal riche en isoquercétine, un flavonoïde présent dans plusieurs plantes, possédait une activité antivirale marquée en laboratoire. Après 30 mois de recherche, elle a découvert que cette action ne provenait pas de l’isoquercétine, mais de deux contaminants : des triterpénoïdes auparavant inconnus.

Ces nouvelles molécules, baptisées dicitriosides, seraient jusqu’à 25 fois plus actives que l’extrait initial, soutient le Dr Mbikay. Les chercheurs espèrent synthétiser suffisamment de ces molécules d’ici la fin de l’été pour pouvoir entreprendre des tests chez des animaux.

Thomas Geisbert est revêtu d'un scaphandre de protection intégrale pour la recherche en laboratoire de niveau 4.

Thomas Geisbert est un virologue et immunologue américain de renommée mondiale, considéré comme l'un des plus grands experts des fièvres hémorragiques virales.

Photo : UTMB

Ces essais cliniques pourront-ils se faire?

Pour le Dr Armand Sprecher, médecin urgentiste et épidémiologiste spécialisé dans l'Ebola pour Médecins sans frontières (MSF), ces essais doivent se faire avec grande prudence. Certains disent : "Vous n’avez rien, essayez n’importe quoi." Je pense qu’il faut faire très attention. Par respect pour ces patients, il ne faut pas les instrumentaliser. Il faut faire des études cliniques, mais en choisissant les traitements et les vaccins qui ont déjà le plus de données.

Seules deux épidémies de Bundibugyo ont été recensées dans le passé, en 2007 et en 2012.

L’épidémie de 2012 était trop petite pour pouvoir faire des essais cliniques. Compte tenu de l’ampleur de cette nouvelle épidémie, les chercheurs auront peut-être l’occasion de faire les essais nécessaires, croit le Dr Sprecher.

Mais Gary Kobinger n’est pas aussi optimiste. Honnêtement, le temps que le vaccin arrive, l’épidémie sera bien maîtrisée. Et sans patients infectés, il sera impossible d'entreprendre des essais cliniques.

De plus, en voulant tester autant de traitements et de vaccins à la fois, il sera difficile d’avoir suffisamment de personnes infectées pour entreprendre toutes ces études.

Thomas Geisbert ne sait pas si les chercheurs réussiront à tester toutes ces solutions à temps pour cette épidémie. J’espère qu’avec le temps, il sera possible de raccourcir les délais de développement quand se manifesteront les prochaines épidémies.

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