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Qualberta : deux nationalismes et la souveraineté autochtone oubliée

5 days ago 10

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J’ai vécu 13 ans à Québec et 19 ans à Calgary. Je connais bien le Québec et l'Alberta, leurs populations et leur profond sentiment d’identité. Mais je suis aussi originaire du territoire du Traité no 6, qui s’étend sur une partie de l’Alberta et de la Saskatchewan. En tant que membre des Premières Nations, je regarde les débats sur la séparation sous un autre angle : celui des traités, des promesses sacrées faites à nos nations et des droits qui continuent d’exister, peu importe les frontières provinciales.

Le 19 octobre, les Albertains seront appelés à se prononcer sur la possibilité que leur gouvernement organise un référendum sur la séparation du Canada. En mai, un tribunal albertain s’est prononcé contre une précédente démarche référendaire contestée par les Premières Nations, qui estimaient que leurs droits constitutionnels et leurs traités étaient menacés.

Plutôt que d’engager un véritable dialogue, le gouvernement de Danielle Smith a choisi de porter la décision en appel et d’emprunter une autre voie référendaire.

Cette façon de faire est préoccupante. Lorsque les Premières Nations soulèvent des questions constitutionnelles, les gouvernements ne devraient pas considérer la consultation comme un obstacle à contourner, mais comme une occasion de renforcer les relations.

Ce qui m’a particulièrement frappé pendant la récente campagne électorale québécoise, c’est le peu de place accordée aux peuples autochtones. Il y a bien eu quelques engagements concernant les langues autochtones et la réconciliation, mais ces questions sont demeurées secondaires dans une campagne où l’identité et l’avenir politique du Québec occupaient pourtant une place centrale.

Robert Falcon Ouellette est un anthropologue originaire de la nation crie Red Pheasant, en Saskatchewan. Il se spécialise dans les domaines de l'éducation autochtone, de l'éthique militaire et des sciences politiques. Il est titulaire d'un doctorat et de deux maîtrises de l'Université Laval. Il a également servi au sein des Forces armées canadiennes et a été député libéral fédéral de Winnipeg-Centre de 2015 à 2019. Il est aujourd'hui professeur agrégé à la Faculté d'éducation de l'Université d'Ottawa.

Deux provinces, une même omission

Or, les Premières Nations et les Inuit seraient au cœur des questions que soulèverait l’indépendance du Québec. Qu’adviendrait-il de leurs territoires, de leurs droits constitutionnels et de leurs relations avec le Canada?

Comment le Québec peut-il défendre son propre droit à l’autodétermination sans engager une conversation tout aussi sérieuse sur celui des peuples autochtones?

Lors du référendum de 1995, les communautés cries et inuit ont contesté l’idée que l’avenir politique du Québec pouvait être décidé sans elles. Les Cris ont tenu leur propre référendum et se sont prononcés à une écrasante majorité en faveur de leur maintien au sein du Canada.

Leur position soulevait une question fondamentale : si le Québec pouvait choisir de quitter le Canada, pourquoi les nations autochtones ne pourraient-elles pas choisir leur propre avenir politique? Plus de 30 ans plus tard, cette question demeure sans réponse définitive.

Pourtant, le paysage juridique a changé. L’article 35 de la Constitution reconnaît les droits ancestraux et issus de traités. La Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones affirme notamment le droit à l’autodétermination et l’importance du consentement préalable, libre et éclairé. Le Canada a adopté une loi fédérale visant sa mise en œuvre.

La Loi sur la clarté référendaire, adoptée après le référendum de 1995, mentionne explicitement les droits, les intérêts et les revendications territoriales des peuples autochtones parmi les questions devant être abordées lors de négociations sur la séparation d’une province.

L’autodétermination en question

Cela ne donne pas automatiquement aux nations autochtones un droit de veto sur tout référendum. Mais un vote majoritaire ne suffit pas à régler les questions touchant leurs territoires et leurs droits constitutionnels.

Pour de nombreuses Premières Nations, les traités étaient des accords sacrés conclus devant le Créateur. Ils établissaient des relations durables entre les peuples, et non des arrangements susceptibles d’être réécrits à la suite d’une élection.

Cette année marque le 150e anniversaire du Traité no 6. Ces promesses représentent pour moi des responsabilités transmises d’une génération à l’autre. Récemment, les Premières Nations du Traité no 8, en Alberta, ont adopté le nom de Treaty 8 Sovereign Nations, réaffirmant leur souveraineté inhérente et leur relation avec la Couronne. Leur message est pertinent pour le Québec : la souveraineté autochtone ne commence ni ne s’arrête aux frontières provinciales.

Des traités qui nous engagent

La situation du Québec est différente. Ses nations autochtones possèdent leurs propres histoires, territoires, traités et ententes modernes. Certaines n’ont jamais signé de traité prévoyant la cession de leurs terres. Ces réalités rendent le dialogue encore plus important. En cri, nous avons un mot, tipêyimisowin, qui évoque l'autodétermination, la capacité de se gouverner soi-même. Ce principe ne concerne pas uniquement les aspirations du Québec. Il concerne aussi les nations autochtones, qui possèdent leurs propres traditions politiques.

Je ne m’oppose pas à ce que les Québécois discutent de leur avenir politique. Ayant vécu 13 ans au Québec, je comprends l’importance de la langue, de la culture et de l’identité nationale. Les peuples autochtones comprennent ces aspirations. Nous avons passé des générations à défendre nos langues, nos cultures et notre droit de décider de notre avenir.

Le nouveau gouvernement québécois peut aborder ce débat autrement que l’Alberta. Il peut rencontrer dès maintenant les gouvernements des Premières Nations et des Inuit, avant même de rédiger une question référendaire. Pourquoi attendre que les tribunaux imposent une conversation?

La leçon la plus importante à tirer de l’Alberta est peut-être aussi la plus simple : on ne peut pas décider de l’avenir d’une nation en faisant comme si les autres nations n’existaient pas.

Je suis ici, me vois-tu?
Je suis devant toi, m’entends-tu?
Es-tu prêt à parler avec moi?
Allô… coucou! Allô?

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