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« On panse encore nos plaies » : les fantômes du 11-Septembre, 25 ans plus tard

4 hours ago 3

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Avec le mois de septembre qui s’installe, une atmosphère solennelle plane sur Manhattan.

Tout au long de la semaine, les cérémonies se succèdent sur le site de Ground Zero pour rendre hommage aux 2753 victimes des attentats menées par le groupe djihadiste Al-Qaïda, il y a 25 ans, le 11 septembre 2001.

Un homme, habillé tout en noir, est debout, immobile, devant l’un des deux bassins qui remplacent aujourd’hui les anciennes tours jumelles du Word Trade Center.

Pendant de longues minutes, il fixe du regard le gouffre sans fond situé au milieu de l’énorme fontaine. Un gouffre censé symboliser le vide immense laissé par la tragédie.

Un homme portant un pantalon et un tshirt noir regarde devant lui à côté d'un couple qui se prend en photo.

Orlando Avilas, tout en noir, fixe des yeux le bassin installé à l'emplacement exact où se trouvait l'une des tours jumelles qui ont été la cible des attaques terroristes du 11 septembre 2001.

Photo : Radio-Canada / Rania Massoud

Ses mains sont appuyées sur le rebord en bronze où sont gravés les noms de toutes les victimes. Au bout d’une vingtaine de minutes, il plante un drapeau américain miniature sur le nom de David Marc Sullins.

Marc était secouriste. Il n’avait que 30 ans lorsqu’il est mort dans les attentats, raconte Orlando Avilas, son ancien collègue et ami.

Il venait de finir son quart de travail ce matin-là, lorsqu’un premier avion a frappé la tour nord, mais il a décidé de rester pour aider avec l’évacuation. Il se trouvait dans le lobby lorsque la tour s’est effondrée, se souvient-il.

Orlando, qui avait 23 ans à l’époque, est arrivé sur les lieux de la tragédie quelques minutes plus tard. Il se rappelle encore chaque instant de cette journée fatidique. Honnêtement, j’ai du mal à croire que 25 ans sont passés, lâche-t-il. Je revis ce jour-là tous les jours.

Un homme en tenue noire face à la caméra.

Orlando Avilas se recueille chaque année sur le site du mémorial du 11-Septembre, à Manhattan, pour rendre hommage à ses collègues tués dans les attentats de 2001.

Photo : Radio-Canada / Rania Massoud

Chaque fois que je viens ici, sur le site du mémorial, je ressens quelque chose de différent. C’est très calme, il n’y a pas d'agitation. Pas de klaxons ni de sirènes. On n’entend que le murmure des cascades d’eau et j'adore ça.

Mais pour Orlando, les séquelles ne sont pas seulement mentales. Elles sont aussi physiques.

Je souffre d’un cancer des suites du 11-Septembre, raconte-t-il. C’est un cancer de stade 4 qui a commencé au niveau colorectal, puis s'est propagé au foie. Mais je me bats contre la maladie, ça va bien aller.

Plus tôt cette semaine, le maire de New York, Zohran Mamdani, a rendu publiques plus de 170 000 pages de documents officiels démontrant que ses prédécesseurs savaient que l'air autour de Ground Zero était hautement toxique après les attentats.

Deux énormes panaches de fumée s'échappent des tours jumelles du World Trade Center, le 11 novembre 2001.

Les attentats du 11 septembre 2001 ont fait plus de 2700 victimes.

Photo : AFP / Robert Giroux

Selon les données médicales fédérales, plus de 9000 personnes sont mortes de maladies directement liées à l'exposition aux toxines après le 11 septembre 2001, notamment des cancers, des maladies respiratoires chroniques et des troubles cardiovasculaires.

Le devoir de mémoire

Peter Bitwinski, 73 ans, est un ancien employé des autorités portuaires de New York, dont le siège se trouvait au 69e étage de la tour nord.

Mon bureau était situé à côté d’une fenêtre, j’avais une vue imprenable sur la ville, raconte-t-il. Je me considérais très chanceux de travailler dans ce qui était considéré à l’époque comme la plus haute tour du monde.

Un homme debout devant un stand sur lequel il est installé des pancartes et une photo des anciennes tours jumelles du World Trade Center.

Peter Bitwinski offre des tours guidés gratuits sur le site des attentats du 11-Septembre tous les mardis.

Photo : Radio-Canada / Rania Massoud

Peter n’a pas vu le vol 11 d'American Airlines foncer sur les étages 93 à 99 au-dessus de lui. J’avais le dos tourné aux vitres, l’avion est arrivé par-derrière, se rappelle-t-il. Mais, au moment de l’impact, j’ai senti la bâtisse osciller de gauche à droite et j’ai entendu le bruit de l’acier en train de craquer.

Nous n’avions pas de temps à perdre pour évacuer la tour, raconte-t-il encore. Mais, comme l’un de mes collègues est paraplégique, il fallait l’aider pour descendre les escaliers de secours. Alors, avec d’autres collègues, nous l’avons transporté jusqu’à la sortie. Ça nous a pris deux heures environ. Entre-temps, la tour voisine s’était effondrée.

Depuis ce jour, Peter dédie tout son temps au devoir de mémoire. Tous les mardis, il installe une table et des chaises en face du site de Ground Zero et, avec d’autres survivants, il raconte son histoire à qui veut bien l’entendre.

Peter Bitwinski parlant avec des passants en face du site du mémorial du 11-Septembre à Manhattan, le 9 septembre 2026.

Peter Bitwinski parle avec des passants en face du site du mémorial du 11-Septembre à Manhattan, le 9 septembre 2026.

Photo : Radio-Canada / Rania Massoud

Je pense qu’on panse encore nos plaies. C’est un processus de guérison perpétuel, à mon avis. On ne guérit jamais tout à fait de ce genre de choses.

Tout comme Orlando, Peter souffre lui de séquelles physiques des suites des attentats. Depuis 2001, il a dû subir une dizaine de chirurgies pour retirer des tumeurs cancéreuses de la peau.

Heureusement, le cancer ne s'est pas propagé, dit-il. Il y a un grand nombre de personnes qui n’ont pas eu la même chance que moi.

Un gratte-ciel de verre.

Le One World Trade Center, également connu sous le nom de Freedom Tower, construit après les attentats du 11 septembre 2001 dans le district financier de Manhattan.

Photo : Radio-Canada / Rania Massoud

De la chance, Peter en a eu. Avant les attaques de 2001, il avait déjà survécu à l’attentat de 1993 contre le Word Trade Center, lorsqu’un homme lié à Al-Qaïda avait fait exploser un camion piégé avec environ 680 kg d'explosifs dans le stationnement souterrain de la tour nord. L’attaque a fait 6 morts et plus de 1000 blessés.

Je pense que c’est important d’en parler, même si certaines personnes sont passées à autre chose après toutes ces années, explique-t-il. Je crois qu’en partageant nos expériences, nous offrons un bel exemple à suivre pour les jeunes qui n’étaient pas encore nés ce jour-là.

Des messages en hommage aux victimes du 11-Septembre sont accrochés sur un arbre qui a survécu aux attaques terroristes.

Des messages en hommage aux victimes du 11-Septembre sont accrochés sur un arbre qui a survécu aux attaques terroristes.

Photo : Radio-Canada / Rania Massoud

L’amour l’emportera

Lizzie Hinshaw est venue du Colorado pour se recueillir devant le mémorial du 11-Septembre. C’est la première fois que la jeune femme de 28 ans visite le site de Ground Zero.

J’avais trois ans quand les attentats ont eu lieu, c’est un événement très distant pour moi, dit-elle. Mais j'ai fait pas mal de recherches à ce sujet, donc le fait d’être ici suscite forcément des émotions en moi.

En plus de se sentir mélancolique, Lizzie se dit triste de constater que son pays n’a pas tiré les leçons du passé.

Une jeune femme souriante pose sur le site du mémorial.

Lizzie Hinshaw n'avait que trois ans au moment des attentats du 11-Septembre.

Photo : Radio-Canada / Rania Massoud

Il s’est passé tellement de choses depuis le 11-Septembre, il y a eu tellement de guerres et ça continue encore aujourd’hui… C’est triste de constater qu’on ne cesse de répéter la même histoire encore et encore.

À la question de savoir si elle se sent à l’abri d’une nouvelle attaque majeure, comme celle du 11-Septembre, elle hoche la tête.

On entend souvent dire qu’on vit dans le pays le plus sécuritaire au monde, mais ce n'est pas vraiment le cas, dit-elle. J'ai l'impression qu'on a tendance à diaboliser certains pays qu'on ne connaît pas ou qu’on n’a jamais visités, alors qu'ils semblent plus sécuritaires que notre propre pays.

C’est très angoissant, mais je garde toujours espoir. L'amour finira par l'emporter, assure-t-elle.

Un jeune homme assis dans le métro, dans la station du World Trade Center.

Il ne sera pas possible au public d'accéder au site du mémorial du 11-Septembre le jour de la commémoration du 25e anniversaire des attaques.

Photo : Radio-Canada / Rania Massoud

Des familles déçues

À moins d’un kilomètre de là, devant l’hôtel de ville de New York, une trentaine de proches de victimes des attentats du 11-Septembre manifestent dans le silence. Ils brandissent des portraits de leurs êtres chers disparus.

Ils sont venus exhorter le maire Mamdani à ne pas prendre part à la cérémonie officielle qui se tiendra sur le site de Ground Zero vendredi, accusant le premier élu musulman de la métropole de manquer de respect aux victimes.

Les manifestants lui reprochent surtout d’avoir nommé au poste de conseiller juridique en chef de la mairie un avocat ayant déjà représenté un détenu de la prison de Guantánamo lié à Al-Qaïda.

Des proches de victimes prennent la parole devant les médias à l'entrée de l'hôtel de ville de New York, le 8 septembre 2026.

Des proches de victimes prennent la parole devant les médias à l'entrée de l'hôtel de ville de New York, le 8 septembre 2026.

Photo : Radio-Canada / Rania Massoud

Plus de 100 000 personnes ont signé une pétition appelant M. Mamdani à ne pas se rendre à la cérémonie du 11-Septembre, lance aux journalistes Joann Ariola, membre républicaine du conseil municipal de New York, venue soutenir les protestataires.

Ces New-Yorkais ont signé cette pétition, parce qu’ils pensent que le maire s’en fout du 11-Septembre, poursuit-elle.

Marie-Laure Anaya, qui a perdu son mari dans les attaques, assure quant à elle que cette manifestation n’a rien à voir avec la religion de M. Mamdani. Je suis née au Maroc, l’islam n’a rien à voir là-dedans. Le problème c’est que le maire ne respecte pas les familles des victimes, dit-elle. C’est tout.

Anne-Marie Anaya manifestant devant l'hôtel de ville de New York, le 8 septembre 2026.

Anne-Marie Anaya manifeste devant l'hôtel de ville de New York, le 8 septembre 2026.

Photo : Radio-Canada / Rania Massoud

Cette mère de trois enfants déplore aussi le fait que les cérémonies du 11-Septembre prennent une tournure politique.

Au bout du compte, ce n'est pas une question politique, c’est une question de respect pour les familles. Le site du mémorial est un espace sacré pour les familles.

Une armée de bénévoles

À l’autre bout de l’île de Manhattan, sur les rives du fleuve Hudson, un porte-avion militaire datant de la Seconde Guerre mondiale qui sert de musée depuis les années 1980 accueille une armée de bénévoles.

Le porte-avions Intrepid sur l'eau.

Le porte-avions Intrepid accueille des centaines de bénévoles à l'occasion des commémorations du 11-Septembre.

Photo : Radio-Canada / Rania Massoud

Mardi, ils étaient plus de 500 rassemblés dans une énorme salle, en train de préparer des sacs alimentaires pour aider les gens en besoin. L’ambiance ici est à la célébration, à la joie.

Tout a commencé il y a près de 25 ans avec l'idée de transformer cette journée tragique en quelque chose de positif et honorer ainsi la vie perdue de toutes les victimes, explique David Paine, l’un des cofondateurs de l’organisme sans but lucratif 9/11 Day, qui est à l’origine de la Journée nationale du service et du souvenir du 11-Septembre.

Cette année marque un record : plus de 50 000 bénévoles dans 50 États américains prendront part à cette journée d’action citoyenne pour empaqueter 18 millions de repas pour lutter contre l’insécurité alimentaire dans le pays.

Des centaines de personnes portant des casques et des gants préparent de la nourriture.

Des centaines de personnes prennent part à la Journée nationale du service et du souvenir du 11-Septembre.

Photo : Radio-Canada / Rania Massoud

Le projet est né de l’initiative portée par David et son ami Jay Winuk, qui a perdu son jeune frère Glenn dans les attentats. Glenn travaillait comme avocat à Manhattan, mais il était aussi pompier volontaire.

C’est une façon pour moi de rendre hommage à mon frère Glenn, dit Jay. Mais je pense aussi que cela résonne vraiment auprès des millions de personnes qui s'engagent chaque année au service des autres. Cela fait partie du processus de guérison de toute une nation.

C’est vraiment une leçon d’humilité pour nous, renchérit David.

David Paine et Jay Winuk sur le pont du porte-avions.

David Paine et Jay Winuk sur le pont du porte-avion.

Photo : Radio-Canada / Rania Massoud

Pour moi, ce qui nous unit en tant qu’êtres humains est bien plus puissant que ce qui nous divise. C’est ça la principale leçon que je retiens du 11-Septembre et qui s’applique encore aujourd’hui, 25 ans plus tard.

Nous devons collaborer ensemble

Carolyn Lukensmeyer est de cet avis. Cette femme de 81 ans, ancienne conseillère à la Maison-Blanche sous Bill Clinton et experte dans les initiatives axées sur la participation citoyenne, a joué un rôle fondamental dans la conception du site du mémorial du 11-Septembre.

C’est à travers son ONG, AmericaSpeaks, que Mme Lukensmeyer a pu réunir 5000 citoyens new-yorkais de tous les horizons, incluant des proches de victimes, pour façonner la reconstruction de Ground Zero. Il s’agissait là de l'une des plus grandes initiatives de démocratie participative jamais organisées aux États-Unis.

Une femme souriante posant devant une bibliothèque.

Carolyn Lukensmeyer, ancienne conseillère à la Maison-Blanche sous Bill Clinton et experte des initiatives axées sur la participation citoyenne

Photo : Radio-Canada / Rania Massoud

Ce n’était pas une tâche facile, mais ça démontre comment, à ce moment-là de notre histoire, et durant les nombreux mois qui ont suivi les attentats du 11 septembre 2001, les Américains n’avaient jamais été aussi unis, dit Mme Lukensmeyer.

Les divisions ont toutefois commencé à apparaître au moment où la question de la reconstruction a fait surface, se rappelle-t-elle.

Certains voulaient reconstruire des tours plus hautes et plus solides, pour prouver que personne ne pouvait forcer le bras des Américains. D'autres souhaitaient que tous les efforts se concentrent sur le mémorial pour honorer les victimes, et d’autres encore voulaient reproduire ce qui existait auparavant, c’est-à-dire un espace pour les affaires et les finances.

L'entrée de l'Oculus World Trade Center, un centre commercial à l'architecture futuriste situé à New York, au cœur de Manhattan.

L'entrée de l'Oculus World Trade Center, un centre commercial à l'architecture futuriste situé à New York, au cœur de Manhattan.

Photo : Radio-Canada / Rania Massoud

Aujourd’hui, je ressens une immense fierté et beaucoup d'humilité à l'idée que nous avons réussi à mobiliser les citoyens pour tenir tête aux lobbys qui tenaient absolument à ce que le site [du World Trade Center] soit reconstruit rapidement tel qu’il était avant les attaques, dit Mme Lukensmeyer.

Cette mobilisation citoyenne fait d'ailleurs l’objet d’un nouveau documentaire intitulé 9/11 : Reclaiming Ground Zero .

Aujourd’hui, le site du mémorial est un hymne à la vie. Des milliers d’arbres y ont été plantés, un centre des arts de la scène y a été construit et plusieurs sculptures d’animaux sauvages y ont été installées.

L’espace est censé procurer un sentiment de soulagement chez les New-Yorkais, souligne-t-elle.

Vingt-cinq ans plus tard, nous sommes toujours en deuil. On ne guérit jamais tout à fait d’une peine aussi grande dans le cœur.

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