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Rejoindre ou non l’UE? Le débat qui divise la paisible Islande

10 hours ago 8

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Au port de Dalvik, à une soixantaine de kilomètres du cercle polaire, on se sent bien loin des turbulences qui secouent le monde. Sous le regard envieux des goélands, les bateaux accostent et se vident de morues qui seront traitées dans la plus grande usine de poisson d’Islande, avant de se retrouver dans les rayons des supermarchés d’Europe et d’Amérique du Nord.

Pourtant, même dans la quiétude de ce village côtier de moins de 1500 habitants, impossible d’ignorer la géopolitique.

C’est sur le quai, à l’ombre d’un immense navire de pêche, que l’ex-député Bjorn Valur Gislason nous a donné rendez-vous pour aborder le débat de l’heure en Islande : la possible adhésion du pays à l’Union européenne (UE).

Le 29 août, les Islandais seront appelés à se prononcer, dans le cadre d’un référendum, sur la relance des négociations avec l’UE. Un processus qui permettrait éventuellement au pays nordique de devenir le 28e État membre du bloc européen.

Bjorn Valur Gislason, capitaine de navire.

Le marin Bjorn Valur Gislason a déjà été député.

Photo : Radio-Canada / Mathieu Hagnery

L’un des enjeux qui achoppent est justement le contrôle des eaux territoriales et de la pêche, d’où le lieu choisi par Björn Valur Gíslason pour cet entretien.

Le poisson est une véritable richesse nationale en Islande, où la pêche représente 8 % du PIB, sans compter les impacts indirects de cette industrie.

C’est une grande partie de l’identité de l’Islande. Nous sommes une nation de pêcheurs et l’avons toujours été.

Pour l’ancien politicien, aujourd’hui redevenu marin, avec la possibilité de se joindre à l’UE vient aussi le risque pour l'Islande de perdre son indépendance en matière de pêcheries.

Déchargement de la cargaison au retour de la pêche dans le port de Dalvi.

La pêche est au coeur du débat sur l'adhésion à l'Union européenne.

Photo : Radio-Canada / Mathieu Hagnery

Il déplore notamment la surpêche exercée en Europe. Bien que la Commission européenne se soit montrée ouverte à des aménagements dans ses politiques, il craint d’ouvrir aux investisseurs étrangers un marché qui est en ce moment contrôlé par des intérêts islandais.

Une petite île dans un monde qui fait des vagues

Si ce marin, fils de pêcheur, votera principalement en fonction des enjeux liés à la pêche (et s’opposera probablement à la possibilité de rejoindre l’UE), il reconnaît que d’autres facteurs influenceront les Islandais, notamment la place de leur petit pays dans le monde.

Parcourir les routes islandaises, avec ses paysages lunaires dépourvus d’arbres, peut donner l’impression de se sentir loin de tout.

Or, la petite île ne se trouve qu’à quelques centaines de kilomètres d’une autre, beaucoup plus grosse, qui s’est retrouvée malgré elle au cœur de vifs débats internationaux : le Groenland.

Une chute d'eau dans le nord de l'Islande.

L'Islande, petit pays connu pour ses paysages, ne compte qu'environ 400 000 habitants.

Photo : Radio-Canada / Mathieu Hagnery

Depuis son retour à la Maison-Blanche, en 2025, Donald Trump a réitéré son intention d’acquérir ce territoire semi-autonome lié au Danemark et riche en ressources minières. Dans certains discours, notamment à Davos, le président américain a même laissé entendre que c’est l’Islande qu’il avait dans sa mire, confondant les deux îles.

Ce lapsus est survenu alors qu’une polémique faisait vivement réagir en Islande : l’ambassadeur américain, Billy Long, a dû s’excuser pour avoir fait une blague dans laquelle il qualifiait l’Islande de possible 52e État américain [le Canada étant le prétendu potentiel 51e], dont il pourrait devenir le gouverneur.

Ces événements nous rappellent qu’en tant que petit pays, nous sommes vulnérables face aux grandes puissances. Je suppose que c’est quelque chose que les Canadiens peuvent comprendre, dit le ministre des Finances de l’Islande, Daði Már Kristófersson.

Daði Már Kristófersson, ministre des Finances de l'Islande.

Daði Már Kristófersson, ministre des Finances de l'Islande, voit des avantages à rejoindre l'UE.

Photo : Radio-Canada / Mathieu Hagnery

Cet élu libéral croit que son pays gagnerait à appartenir à un ensemble plus large comme l’UE, que ce soit pour des raisons économiques ou sécuritaires. Il souligne que l’Islande ne dispose pas d’armée et que sa défense n’est assurée que par l’OTAN, dont elle est un membre fondateur, et par un traité de défense signé avec les États-Unis en 1951.

Si nous voulons défendre nos intérêts quotidiens, nos intérêts commerciaux, nous devons nous aligner avec un bloc qui respecte les règles, ajoute le ministre Kristófersson.

Pourtant, adhérer à l’UE, et donc à ses priorités en matière de défense, dont la volonté de réarmement de nombre de ses membres, pourrait refroidir de nombreux Islandais, croit le président du camp du « non » dans le cadre du référendum, Haraldur Ólafsson.

Il n'y a aucun doute que l'Union européenne veut devenir une puissance militaire et il y a très peu d'Islandais qui sont intéressés par ça. Il n'y a aucune tradition militaire en Islande, dit-il.

J’aime beaucoup l’Allemagne et la France. Mais je n’y vois pas une raison pour donner la souveraineté de l'Islande aux mains des dirigeants de ces pays-là.

Haraldur Olafson se prononce contre l'adhésion à l'Union européenne.

Le professeur à l'Université de l'Islande Haraldur Olafson s'oppose à l'adhésion à l'Union européenne.

Photo : Radio-Canada / Mathieu Hagnery

Ce professeur de physique à l’Université de l’Islande rejette l’argument selon lequel son pays doit s’adapter à un monde en mouvement. Il rappelle que depuis que l’Islande a obtenu sa souveraineté, en 1918, le monde a beaucoup changé.

Je pense que dans ce monde en transformation, avec les pouvoirs en train de bouger, c’est bien de faire partie de quelque chose de plus grand, croit au contraire Lovisa Eyvindsdóttir, une résidente d’Akureyri, la grande ville du nord du pays.

Un débat aussi économique

Pour parler du référendum à venir, cette enseignante nous reçoit dans l’appartement où sa famille et elle partagent leur quotidien.

Pour Lovisa, se joindre à l’Union européenne n’est pas qu’un concept théorique et géopolitique. Elle croit qu’une telle décision pourrait avoir un impact sur sa vie de tous les jours, notamment si son pays finit par adopter l’euro, devise commune de nombreux membres de l’UE.

La monnaie islandaise, la couronne, est historiquement volatile, et le pays compose en ce moment avec un taux d’inflation de plus de 5 %. Pour les ménages comme celui de Lovisa, cela se traduit par des taux d’intérêt élevés. Elle vient de renouveler l’une de ses ententes hypothécaires avec un taux dépassant les 8,5 %.

Lovisa Oktovia Eyvindsdottir.

Lovisa Eyvindsdottir déplore l'instabilité de l'économie islandaise.

Photo : Radio-Canada / Mathieu Hagnery

Choisir une voie qui pourrait permettre un peu plus de stabilité économique est une évidence pour Lovisa. Ça vaut plus que tout, surtout quand on parle de gens normaux comme moi qui essaient de survivre avec leur salaire, assure-t-elle.

Bien sûr, se joindre à l'UE s'accompagne aussi du besoin de respecter de nombreuses normes européennes, ce que n’hésitent pas à rappeler les opposants au projet, comme l’universitaire Haraldur Olafsson.

Mais l’Islande a déjà signé des ententes avec l’UE au début des années 1990 qui forcent le pays à respecter environ 75 % des normes européennes. En étant membres de l’accord de Schengen, les Islandais peuvent par ailleurs déjà circuler librement à l’intérieur du bloc européen.

Nous respectons déjà toutes les normes, sans avoir de siège à la table.

Les drapeaux de l'Islande et de l'Union européenne.

L'Islande respecte déjà environ 75 % des normes européennes.

Photo : Getty Images / AFP / HANS LUCAS / MARTIN BERTRAND

L’Islande n’en est pas à sa première tentative de rejoindre l’UE. En 2015, Reykjavik a abandonné les négociations avec Bruxelles, qui avaient été lancées en 2009, en marge de la crise financière qui avait durement frappé l’île.

Cette fois-ci, le scénario sera-t-il différent? Les sondages annoncent un résultat serré pour le vote du 29 août, au cours duquel les Islandais doivent choisir s’ils veulent relancer les négociations, avant d’éventuellement se prononcer pour formellement devenir le 28e membre de l’UE.

Entre géopolitique, pêche et économie, quel enjeu dominera le scrutin? Le marin Bjorn Valur Gislason assure croire que s’il s’agissait seulement des pêcheries, les Islandais rejetteraient massivement la proposition. Mais il constate que le pays a changé, et les priorités de ses habitants également.

Lui-même, plutôt opposé à l’idée de rejoindre l’UE, reconnaît que, compte tenu des autres enjeux soulevés par cette campagne, il se dit déchiré.

Nous le sommes tous, croit-il.

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