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À la recherche du Québec : Les géants aux pieds d’argile

5 hours ago 3

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VILLE-MARIE - En regardant l’immense lac Témiscamingue depuis la terrasse du camping La Bannik, à quelques minutes du centre-ville de Ville-Marie, j’ai un peu le blues. Je pense au fait que, quelque part, autour de cette immense étendue d’eau, mon grand-père Réal a vu le jour en 1921. Et que son père à lui, Jean-Baptiste, y a vécu sa vie de misère.

Cet homme que je n’ai pas connu a été bûcheron. Il n’avait pas d’instruction. On me l’a décrit comme un gaillard grand et fort, mais un géant doux, et probablement abîmé par les soucis de ceux qui n’ont pas gagné à la loterie de la vie.

Il y en avait beaucoup, j’imagine, à son époque, dans ce territoire en friche, plein de maringouins.

Si j’ai pensé fort à Jean-Baptiste, c’est qu’avant de venir souper ici, nous avons rencontré Deny. Un gaillard de 47 ans qui arrivait directement de l’école. J’étudie en secrétariat avec juste des femmes, m’a-t-il dit dans le local d’une association communautaire de Ville-Marie. Le géant veut changer de vie.

 Deny, dans le local de l'association communautaire.

Deny, dans le local de l'association communautaire.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Deny Bertrand a fait tous les jobs de gars que les hommes de la région exercent depuis le temps de mon arrière-grand-père. La même usine où travaillait son père avant lui. Un père peu présent.

Tout roule autour de l’usine. Il y a les boss et il y a la classe ouvrière. Quand t’es un homme, t’as pas le temps de te plaindre, t’as pas le droit de pleurer. Tu ne peux pas dissimuler ton désespoir dans une foule. Il n’y a pas de foule. Tout le monde se connaît. Tout le monde connaît ton père, ta mère. Il dit : C’est une société oligarchique.

Oligarchie : système où le pouvoir est exercé par un petit nombre de personnes, de familles, ou par une classe sociale restreinte et privilégiée.

Deny évoque ses journées d’antan, fourbu, penché sur les vieilles machines à papier de l’usine. Le stress. Le cannabis pour décompresser. La dépression. Un séjour sur une plateforme pétrolière en Alberta. Quand il n’y a pas assez d’ouvrage dans la région, les hommes montent vers les mines plus au nord ou vont dans l’Ouest. Il a fini par se ramasser en psychose à l'hôpital.

L’homme de 6 pieds 3 pouces et 250 livres pourrait continuer longtemps à me décrire le sol argileux de son âme, le blues terrible de l’Abitibi-Témiscamingue, cette noirceur dans la tête qui asphyxie l’espoir.

Partout au Québec, de l’aide est disponible 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Les services sont gratuits, bilingues et confidentiels :

Scène de rue à Ville-Marie.

Scène de rue à Ville-Marie.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

L’Abitibi-Témiscamingue affiche depuis plusieurs années un taux de suicide nettement supérieur à celui de l’ensemble du Québec : en 2023, le taux québécois était de 11,9 suicides pour 100 000 habitants, contre 22,4 en Abitibi-Témiscamingue. Presque le double. La vaste majorité de ces suicides sont commis par des hommes.

J’ai fait une tentative de suicide à 10 ans, lâche Deny. Trois de ses connaissances se sont suicidées. En vrac, il explique la situation avec une série de phrases concises : Il y a tellement de souffrance partout; Il y a de la grosse drogue qui entre ici; J’ai été victime d’abus; Je suis en colère mais je ne me fâche pas.

Aujourd’hui, Deny va beaucoup mieux. Il a travaillé dans un refuge pour animaux sauvages. Il a nourri des orignaux orphelins au biberon. Il a eu une révélation spirituelle et il a eu de l’aide. Car de l’aide, il y en a. Quand même.

 Tommy Cousineau dirige le Groupe Image.

Tommy Cousineau dirige le Groupe Image.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Tommy Cousineau dirige le Groupe Image qui vient en aide aux hommes en détresse de l’Abitibi-Témiscamingue. J’en ai long à dire, me dit-il dans la salle de conférence de l’organisme, un petit édifice situé au cœur de Ville-Marie, avant de m’offrir un café.

Il y a plus de morts par suicide dans la région parce que les hommes sont des chasseurs. Ils ont des armes à feu. L’acte est drastique. Mais aussi parce que les hommes tardent à demander de l’aide. Ce n’est pas bien vu de se plaindre ou de montrer que ça ne va pas bien.

Il explique que la situation des hommes en détresse a trouvé, par le passé, écho jusqu’à l’Assemblée nationale. Nous avions un premier plan d’action chapeauté par le ministre Gaétan Barrette, entre 2017 et 2022. On était contents. C’était historique. Il y a eu des mises en place de services pour les pères en contexte de séparation parce que les hommes sont souvent très vulnérables à ce moment-là.

Mais après ça? Plus de plan d’action.

Une usine fermée en Abitibi-Témiscamingue.

Une usine fermée en Abitibi-Témiscamingue.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Le ministre Lionel Carmant était très à l’écoute, par ailleurs. On avait un bon lien avec lui. j’ai été très peiné de le voir quitter le gouvernement de François Legault.

Devant la bâtisse où loge le Groupe Image, un homme dort dans une voiture remplie de valises et de couvertures. Manifestement, le seul endroit qui lui reste pour s’abriter du monde. Il y a une augmentation majeure de l’itinérance depuis quelques années. On croit que les logements ici ne sont pas chers. C’est pas vrai. Alors, les gens qui sont sur l’aide sociale, ils n’y arrivent pas.

Tommy Cousineau travaille à ouvrir une nouvelle ressource pour accueillir ces naufragés d’un genre nouveau pour ces régions du nord.

La détresse des hommes ne tient pas le haut du pavé dans cette campagne électorale dictée par les sautes d’humeur de Donald Trump. Et pourtant, la guerre tarifaire qu’il a déclenchée va entraîner dans la région des centaines de pertes d’emplois, notamment à l’usine Ryam de Témiscaming. Et ça fait craindre le pire à Tommy Cousineau. Déjà qu’il y a eu en juillet des dizaines de pertes d'emplois à Béarn, où la scierie locale a fermé ses portes.

Tommy nous décrit une région qui a mal.

Tommy nous décrit une région qui a mal.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

J'ai levé des drapeaux rouges. Les gars vont perdre leur job, et après, ce sera le temps de la chasse. On a monté une cellule de crise.

En 1921, année de naissance de mon grand-père, Sylva Clapin, un journaliste canadien-français de l’époque décrivait ainsi la région dans un texte intitulé Au pays de Témiscamingue  : La nature, ici, triomphe en pleine sécurité, et la terre appartient sans conteste aux bêtes, aux rochers, aux eaux, aux arbres.

Mais cette beauté qui séduit les hommes n’a jamais réussi à calmer les tourments qui les habitent, de génération en génération, une fois qu'ils ont passé la porte de l’usine.

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