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Orgo-Life the new way to the future Advertising by AdpathwayElizabeth (Tshaukuesh) Penashue n’est pas venue à Ottawa la semaine dernière pour débattre d’une simple date. Devant les chefs autochtones réunis à l’Assemblée générale annuelle de l’Assemblée des Premières Nations (APN), l’aînée innue de 82 ans a porté la mémoire de générations entières contre la thèse provinciale des « 300 ans ». Son message ne souffre aucune ambiguïté. Les Innus habitent le Labrador depuis des millénaires.
Un foulard coloré encadre son visage. Elizabeth Penashue ne parle que l’innu-aimun. À ses côtés, sa fille Kanani Penashue-Davis traduit ses paroles, mais ni la barrière de la langue ni la douceur de sa voix n’atténuent la fermeté du message.
Il était important pour nous, les Innus, d’exprimer notre inquiétude, notre frustration et notre douleur devant l’affirmation du gouvernement selon laquelle nous n’existerions sur notre territoire que depuis 300 ans, lance-t-elle en entrevue. Nous voulons que les gens entendent ce que le gouvernement dit et comprennent ce qu’il nous fait.
Pour Tshaukuesh, comme on la connaît dans sa communauté de Sheshatshiu Innu, l'interprétation remettant en cause l’ancienneté de la présence innue au Labrador n'est pas seulement une controverse abstraite entre spécialistes. Cette assertion revient à fragiliser une histoire, une identité et, en arrière-plan, des droits territoriaux toujours en négociation.

L’aînée innue Elizabeth (Tshaukuesh) Penashue prend la parole lors de la dernière assemblée générale annuelle de l’Assemblée des Premières Nations, à Ottawa, pour défendre la présence millénaire de son peuple au Labrador et dénoncer la destruction du Nitassinan.
Photo : Innu Nation
La mémoire contre la chronologie officielle
La position de la province s’appuie notamment sur un rapport rédigé en 2021 par l’archéologue provincial Jamie Brake, dans le cadre d’un litige sur les droits de chasse des Innus. Selon ce document, les plus anciennes preuves archéologiques connues de leur présence au Labrador ne remonteraient qu’au XVIIIe siècle.
Les accusations ont été abandonnées en 2022, mais la thèse controversée des 300 ans, elle, a survécu à l’affaire. Elizabeth Penashue lui oppose une autre forme de preuve, celle des vies dont elle a elle-même été témoin. J’ai 82 ans. Lorsque j’étais très jeune, je connaissais des aînés qui avaient presque 100 ans. Ils appartenaient aux générations qui ont précédé la mienne.
Je me souviens des familles innues qui vivaient sur le territoire, qui chassaient, pêchaient et cueillaient. Je me souviens de mes parents, de mes grands-parents, de mes arrière-grands-parents et des aînés qui suivaient notre mode de vie traditionnel et nomade. Notre présence ici remonte à des milliers d’années.

Des enfants innus vêtus de tenues traditionnelles participent à un rassemblement célébrant la transmission de leur culture, au cœur du conflit sur l’histoire et la présence millénaire de leur peuple au Labrador. (Photo d'archives)
Photo : Innu Nation
Cette mémoire orale trouve un solide appui dans le milieu universitaire. Dans une lettre à la Nation innue, l’organisation politique qui représente officiellement les Innus du Labrador, huit archéologues de l’Université Memorial dénoncent une lecture « étroite et dépassée » des données archéologiques.
Les changements observés dans les outils, les techniques ou les modes d’établissement ne prouvent pas qu’un peuple en a remplacé un autre, font-ils valoir. Le changement n’est pas une preuve contre la continuité. Il est souvent précisément la manière dont cette continuité se vit, écrivent-ils. Selon eux, les vestiges matériels doivent être croisés avec les savoirs autochtones, l’histoire orale, la langue et l’occupation du territoire.
L’historien et toponymiste John E. Bishop parvient à une conclusion semblable. Il rappelle dans un document avoir étudié plus de 25 000 toponymes cris et innus au Québec et au Labrador. Or, dès 1694, le récit du voyage de Louis Jolliet dans la région consigne plusieurs noms innus encore employés aujourd’hui. Il ne fait guère de doute que Jolliet traversait une région où la toponymie innue était établie et stable, écrit-il.
Pour Bishop, cette remarquable continuité révèle une connaissance ancienne et structurée du territoire. Il juge par ailleurs fallacieux d’invoquer la rareté des archives européennes antérieures à 1700 pour nier une présence innue plus ancienne, puisque les sources décrivant le Nitassinan à cette époque sont elles-mêmes extrêmement limitées.

Des membres de la communauté naviguent sur le territoire ancestral innu, dont ils défendent la mémoire, les droits et la préservation. (Photo d'archives)
Photo : Innu Nation
Une exposition devenue champ de bataille
La polémique a éclaté au grand jour en juin autour d’Innu Pakassiun, une exposition retraçant, à travers les outils, l’histoire et les pratiques, la continuité culturelle des Innus. Conçue avec le Musée canadien de l’histoire et The Rooms, la société d’État provinciale chargée du patrimoine, elle devait être inaugurée le 21 juin au Labrador Interpretation Centre, à North West River.
Quelques jours avant son ouverture, la Nation innue affirme avoir appris que la chronologie retenue ne permettait pas d’associer les Innus à une présence au Labrador antérieure au XVIIIe siècle. Refusant de cautionner cette interprétation, elle a annulé l’exposition.
Cela a gâché la Journée nationale des peuples autochtones pour notre peuple. Cette journée devait servir à célébrer notre culture et notre histoire, déplore en entrevue téléphonique Eugene Hart, chef de la Première Nation Sheshatshiu Innu, une communauté située au centre du Labrador, près de North West River et de Happy Valley-Goose Bay.
Les 22 et 23 juin, des représentants innus ont rencontré le premier ministre Tony Wakeham et la ministre des Relations avec les Autochtones et de la Réconciliation, Lela Evans. Selon le chef Hart, les discussions ont d’abord semblé progresser avant de changer de ton.
La première journée, tout allait bien. Mais, le lendemain, le discours avait changé. Ce qui nous a été présenté ne ressemblait plus à ce dont nous avions convenu autour de la table, affirme-t-il.

Des artefacts analysés qui devaient être présentés lors de l'exposition Innu Pakassiun au Labrador. (Photo d'archives)
Photo : CBC / Greg Locke
Dans une lettre envoyée après ces rencontres, le premier ministre a présenté ses excuses pour les événements à l’origine de la controverse. Il a assuré que les expositions culturelles autochtones pourraient être présentées sans modification et que les institutions provinciales ne seraient plus tenues d’imposer une chronologie de l’occupation du Labrador. Il s’est également engagé à accélérer les négociations sur la revendication territoriale innue.
Ces engagements ne constituent toutefois pas une avancée suffisante aux yeux du chef Hart. Nous avons parlé de cette limite des 300 ans et lui avons clairement dit que nous n’étions pas d’accord, insiste-t-il. Nous savons d’où nous venons. Nous savons où vivaient nos grands-parents et nos arrière-grands-parents.
La Nation innue réclame un engagement explicite afin que tous les ministères et organismes provinciaux cessent de promouvoir, d’appuyer ou d’invoquer la théorie voulant que les Innus ne soient présents au Labrador que depuis 300 ans.
Or, cet engagement ne figure pas dans la lettre du premier ministre. Une nouvelle correspondance adressée le 10 juillet à la gardienne culturelle Jodie Ashini évoque le dialogue et la réconciliation, sans davantage trancher la question.
D’après Eugene Hart, le règlement de ce différend est désormais un préalable à toute avancée dans les autres dossiers opposant les Innus à la province.
Il faut régler ce qui ne l’est pas avant de pouvoir avancer. C’est notre histoire, celle de nos enfants, de nos petits-enfants et de nos arrière-petits-enfants, prévient le chef. Nous ne pouvons pas passer à autre chose tant que cette question ne sera pas véritablement réglée.

Eugene Hart est le chef de la Première Nation innue Sheshatshiu.
Photo : CBC / Jacob Barker
Un acte de destruction après l’autre
Chez l’aînée Elizabeth Penashue, la négation du passé est indissociable de l’exploitation contemporaine du Nitassinan, le territoire ancestral innu.
Le gouvernement est venu sur notre territoire et l’a endommagé. Il a construit les barrages de Churchill Falls et de Muskrat Falls, développé la mine de Voisey’s Bay et discute maintenant de nouveaux projets miniers. Cela a été un acte de destruction après l’autre.
L’octogénaire évoque des territoires de chasse, des lieux de cueillette et des secteurs autrefois riches en petits fruits, mais aujourd’hui engloutis ou dégradés. À ses yeux, le paradoxe est cruel. La province tire sa prospérité des ressources du Nitassinan tout en refusant d’écouter celles et ceux qui l’habitent depuis des générations. Jusqu'à quel point faudra-t-il encore détruire notre territoire et notre peuple? Cela doit cesser. Arrêtez de détruire notre territoire!
Son inquiétude se tourne surtout vers ceux qui viendront après elle. Tshaukuesh a des enfants, des petits-enfants et des arrière-petits-enfants. Elle écrit beaucoup dans sa langue, notamment sur ses craintes et sur les bouleversements qu’elle observe. La transmission demeure, pour elle, une responsabilité urgente.
Les quelques aînés qui restent doivent enseigner nos pratiques traditionnelles aux jeunes avant que ce savoir ne disparaisse. Mais si le territoire est détruit et qu’il ne nous reste plus rien, que pourrons-nous leur transmettre?

Elizabeth (Tshaukuesh) Penashue, gardienne d’une mémoire que son peuple refuse de voir effacée.
Photo : Radio-Canada / Ismaël Houdassine
Un combat désormais national
À Ottawa, le témoignage de l’aînée a donné une dimension humaine à une bataille devenue politique. Le 15 juillet, les chefs réunis à l’APN ont adopté par consensus une résolution appuyant la Nation innue et rejetant les tentatives de nier, de déformer ou de minimiser l’histoire des Premières Nations.
Le texte demande à Terre-Neuve-et-Labrador de reconnaître publiquement que les Innus sont titulaires de droits protégés par l’article 35 de la Constitution et d’ordonner à ses ministères de cesser de promouvoir la théorie des 300 ans.
Il appelle également les gouvernements à protéger les musées et les institutions patrimoniales de toute ingérence politique susceptible d’affaiblir les droits autochtones, particulièrement pendant des négociations territoriales.
Cette solidarité dépasse le Labrador. Des représentants des Innus du Québec, des Naskapis, de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador et du gouvernement du Nunatsiavut ont également exprimé leur appui. Pour Elizabeth Penashue, cette union constitue désormais la meilleure défense contre l’effacement.
Nous devons nous rassembler et lutter pour nos droits, car nous serons plus forts si nous demeurons unis. C’est aussi touchant de voir que le soutien vient non seulement des autres Innus, mais de partout au Canada.
Sous le foulard rouge, le regard reste calme, presque immobile. Mais les mots ne laissent aucune place au doute : Nous avons toujours été ici et nous sommes encore ici. Le gouvernement ne peut pas continuer à agir comme si nous n’existions pas.
Les Innus sont un peuple autochtone dont le territoire ancestral, le Nitassinan, s’étend sur une vaste partie du Québec et du Labrador. Au Labrador, ils sont principalement établis dans les communautés de Sheshatshiu et de Natuashish. Leur langue est l’innu-aimun. Traditionnellement nomades, les familles innues parcouraient le territoire au rythme de la chasse, de la pêche et de la cueillette. Elles ont été contraintes à la sédentarisation au cours du XXe siècle. Leur revendication territoriale globale avec Terre-Neuve-et-Labrador et le gouvernement fédéral demeure en négociation. Les Innus sont distincts des Inuit du Labrador, représentés par le gouvernement du Nunatsiavut.


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