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Il y a 90 ans : Maurice Duplessis devenait « le chef »

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En octobre, la première ministre, Christine Fréchette, tentera d’être reconduite dans ses fonctions, en tant que députée de Trois-Rivières. Il y a 90 ans, le 17 août 1936, c’est un député de Trois-Rivières qui devenait premier ministre. Point tournant de la politique provinciale, Maurice Duplessis, chef de l’Union nationale, met alors fin à 39 ans de pouvoir ininterrompu des libéraux.

Le 18 août 1936, la une du Nouvelliste ne laisse place à aucune nuance. L’Union nationale aux portes du pouvoir. Quelques pages plus loin, un journaliste rapporte un souffle de délire [...] Jamais Trois-Rivières ne fut témoin d'une démonstration aussi vibrante et aussi exaltée.

La veille, le 17 août, les troupes de l’Union nationale ont réalisé un tour de force en remportant cinq fois plus de sièges que le Parti libéral. Maurice Duplessis met la main sur 76 sièges à l’Assemblée législative – aujourd’hui l’Assemblée nationale – contre 14 pour Adélard Godbout.

Aucun chef politique n’avait jamais remporté une victoire aussi décisive au Québec.

Le nouveau premier ministre de la province est acclamé par une foule de plus de 30 000 personnes qui envahit le terrain du séminaire pour entendre M. Duplessis, que la ville des Trois-Rivières venait d’élire par la plus forte majorité jamais donnée à un député provincial depuis la Confédération, relate Le Nouvelliste.

Maurice Duplessis a remporté la mise en faisant le pari d’un parti neuf. Fin stratège, il s’est allié à des libéraux mécontents de l’Action libérale nationale pour transformer son parti conservateur en une nouvelle formation politique, l’Union nationale.

Une fois au pouvoir, l’autoritarisme de Duplessis allait lui valoir un surnom : le chef, tout simplement.

Changement de garde

Un an plus tôt, en 1935, Maurice Duplessis avait frôlé la victoire contre Louis-Alexandre Taschereau. Celui-ci était au pouvoir depuis tout près de 16 ans. Ce sera finalement le Comité des comptes publics qui plantera le dernier clou dans le cercueil électoral des libéraux.

Maurice Duplessis fait une sorte de véritable procès à l’administration Taschereau. C’est l’équivalent de la commission Charbonneau. Il déniche toutes sortes de malversations. À travers ça, il devient une sorte d’entertainer assez formidable, explique le journaliste et historien Jean-François Nadeau.

En juin 1936, la pression devient forte au point où Taschereau est forcé de démissionner de son poste et de céder la place à Adélard Godbout, qui n’aura que quelques mois pour faire oublier le bilan de son parti.

En 1936, Duplessis va vouloir garder le nom ''Union nationale'' parce que sa marque de savon, le Parti conservateur, ne passe plus, explique le professeur d’histoire Jonathan Livernois, auteur du livre La révolution dans l’ordre, une histoire intellectuelle du duplessisme.

La population était prête pour un changement de régime au Parlement. La crise des années 1930 frappait durement les classes populaires. L’électorat jugeait que la réponse du gouvernement manquait de fermeté, alors que les conditions de vie des gens continuaient de se dégrader.

Dans certains quartiers populaires de Montréal, on arrache les moulures des portes parce qu’on n’a plus de quoi se chauffer. Il y a un vélodrome à ce moment-là au parc Jarry à Montréal et on en vole le bois pendant l’hiver. Il n’y a aucun mécanisme public pour se défendre contre les misères sociales d’un coup de chômage excessif, ajoute Jean-François Nadeau, qui animera Duplessis maître chez-lui, un balado disponible sur Ohdio en septembre.

Mais les promesses réformatrices du mandat 1936-1939 de Duplessis seront loin d’être tenues.

Cabinet de Maurice Duplessis, au centre de la première rangée, 1936.

Cabinet de Maurice Duplessis, 1936.

Photo : Collection Alain Lavigne, Assemblée nationale du Québec, / W.-B. Edwards

Une révolution dans l’ordre

Si Maurice Duplessis a réussi à incarner le changement le temps des élections, une fois élu, il prend un virage conservateur. Pendant la campagne, l’Union nationale avait promis de grandes réformes pour plaire à une partie de l’électorat. Elles seront rapidement écartées une fois Duplessis au pouvoir.

Une de ses grandes promesses était la création d’une société d’État qui nationaliserait les compagnies d’hydroélectricité alors détenues par des capitaux anglo-canadiens et américains. Il avait même recruté le Dr Philippe Hamel, grand propagandiste de l’idée, qui avait accepté d’être son candidat vedette. Une fois au pouvoir, il lui offre le poste de président de la chambre pour l’écarter des communes.

Duplessis s’est servi de l’Action libérale nationale. Il a roulé les principales figures du parti dans la farine, il s’est servi de leur programme, mais une fois au pouvoir, il va les décevoir à plusieurs égards, relate Jonathan Livernois.

En 1952, le ministre unioniste, qui deviendra un jour premier ministre à son tour, Daniel Johnson, attribuait à Maurice Duplessis le mérite d’avoir fait une révolution dans l’ordre. Une formule qui décrit l'approche de son conservatisme.

Le conservatisme de Duplessis est vraiment traditionnel. Ce n’est pas un réactionnaire ou quelqu’un qui souhaite revenir en arrière. C’est quelqu’un qui croit que le changement doit se faire progressivement, et en respectant les traditions. Par exemple, il s’oppose au droit de vote pour les femmes mais, une fois qu'il est adopté, il le conserve, explique l’historien et chargé de cours à l'UQTR, Alexandre Dumas.

Une formule qui fonctionne bien chez de nombreux électeurs, d’autant plus que Maurice Duplessis n’est pas opposé aux progrès techniques. Il va effectuer un grand rattrapage en électrifiant les régions rurales, par exemple.

Il a cette capacité d’allier un passé très réconfortant et la modernité. On le voit notamment à Québec et à Montréal où il va faire construire deux stades de baseball hyper modernes pour l’époque. Ce n’est pas juste le passé pour le passé, mais il fait tout ça avec les réflexes politiques d’un homme d’une autre époque, estime Jonathan Livernois.

Un des pans devenu représentatif du conservatisme de Duplessis est le rapport que le chef entretient avec l'Église. Il aurait lui-même dit que les évêques mangeaient dans sa main. Chez Duplessis, tout revenait à la politique, comme l’explique Alexandre Dumas.

C’est quelqu’un qui avait une foi sincère, il n’y a pas de doute. Par contre, on a beaucoup exagéré son rapport à la religion. Il était pieux, mais il choisissait les commandements auxquels il souhaitait obéir. Il aimait se faire voir en compagnie des évêques, faire bénir ses constructions et donner l’impression que ses lois étaient inspirées par l’Église, mais, au final, il reste quand même un politicien avant tout.

Citoyen des Trois-Rivières, chef de sa province

Trois-Rivières et Maurice Duplessis étaient indissociables. Son père, Nérée Le Noblet Duplessis, avait été maire de Trois-Rivières, juge et député conservateur de la circonscription voisine, Saint-Maurice. En 1936, l’élection d’un premier ministre originaire des Trois-Rivières, comme on le disait à l’époque, enorgueillit les Trifluviens.

Quatre personnes.

Maurice Duplessis et ses quatre sœurs, entre 1950 et 1959.

Photo : Collection Alain Lavigne, Assemblée nationale du Québec.

Duplessis devient l’incarnation de la région. On sentait parfois un complexe d’infériorité de Trois-Rivières devant Montréal, la grande ville anglophone, et Québec, souvent jugée snob. C’est une élection qui symbolise un peu la revanche des régions. On a donné un prestige particulier à Trois-Rivières, grâce à Duplessis. Évidemment, les gens l’ont apprécié, explique Jonathan Livernois.

Dans sa ville natale, il connaissait à peu près tout le monde. Le bon terme pour décrire le comportement de Duplessis vis-à-vis des électeurs est ''paroissial''. C’est une proximité qui a de grands avantages, enchaîne l'historien.

Sa mémoire phénoménale le servait bien auprès de ses électeurs. Chaque électeur avait l’impression d’avoir un lien personnel avec lui. Il avait beaucoup d'organisateurs qui faisaient des tournées pour lui, donc il rejoignait tout le monde, explique Alexandre Dumas. Il avait ce talent de se présenter comme un homme du peuple, même si en réalité, c’était un fils de juge. En portant un vieux chapeau et en parlant de hockey, il arrivait à convaincre les gens qu’il était l’un des leurs.

Chose certaine, en ne laissant personne indifférent, Duplessis va marquer sa province et sa ville.

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