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Négociations directes avec Israël : des Libanais en manque d’espoir

1 month ago 46

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BEYROUTH, Liban - C’est un calme précaire qui règne sur Beyrouth, au lendemain des premiers pourparlers directs entre le Liban et Israël depuis plus de 30 ans.

Ali Samra, un déplacé de la banlieue sud de Beyrouth, n’était pas né quand les derniers pourparlers de ce genre ont eu lieu entre les deux pays, en 1993.

Assis sur une chaise en plastique dans un stationnement du centre-ville transformé en aire de campement improvisée abritant des centaines de réfugiés, Ali ne cache pas sa colère contre le gouvernement libanais, qu’il accuse de capituler face à Israël en acceptant d’aller à la table des négociations sous le feu.

Comment notre gouvernement peut-il négocier avec les Israéliens pendant qu’ils tuent des civils? lâche-t-il.

Israël a intensifié ses frappes contre le Liban à partir du 2 mars, après que le Hezbollah a lancé des roquettes contre son territoire en riposte à la guerre israélo-américaine contre l’Iran, son parrain. Depuis, les bombardements israéliens ont fait plus de 2000 morts et plus de 1 million de déplacés, selon les autorités libanaises.

De la fumée s'élève d’un quartier de Nabatieh, dans le sud du Liban, bombardé dimanche par l’armée israélienne.

De la fumée s'élève d’un quartier de Nabatieh, dans le sud du Liban, bombardé dimanche par l’armée israélienne.

Photo : Getty Images / ABBAS FAKIH

Les discussions inédites entre les ambassadeurs d’Israël et du Liban à Washington, mardi soir, ont été qualifiées de positives par les délégations des deux pays, mais elles n’ont pas abouti à un accord de trêve mettant fin aux hostilités.

Même si un accord de trêve finit par être conclu un jour, il ne tiendra pas très longtemps, estime Ali, 29 ans. Regardez la dernière fois où il y a eu un accord de cessez-le-feu; cela n’avait pas empêché Israël de continuer à nous bombarder.

Il y a moins de deux ans, une guerre meurtrière opposait l’armée israélienne au Hezbollah, qui avait ouvert un front contre l’État hébreu en soutien à son allié palestinien, le Hamas, dans la bande de Gaza. Les affrontements ont fait plus de 3800 morts et près de 15 000 blessés du côté libanais.

Une trêve est survenue en novembre 2024, mais elle n’a été que partiellement respectée : Israël a maintenu sa présence militaire sur cinq positions jugées stratégiques dans le sud du Liban, menant régulièrement des frappes en territoire libanais. Le Hezbollah, quant à lui, continue de refuser toute discussion sur la remise de ses armes tant que l'armée israélienne ne se sera pas totalement retirée du Liban.

Pour en finir avec la guerre, il faut que les habitants du Liban-Sud puissent rentrer chez eux et reconstruire leur maison.

« On dirait que notre gouvernement souhaite qu'on vive sans aucune dignité »

Un peu plus loin, assis près d’une tente de fortune, entouré de sa femme et de sa mère, Hassan observe sa fille, Taline, jouer dans la rue.

Âgée de 3 ans à peine, la petite a déjà connu deux guerres et a dû fuir sa maison avec sa famille à deux reprises.

Des tentes de fortune dans une aire de stationnement.

Des déplacés dans un campement improvisé dans le centre de la capitale libanaise.

Photo : Radio-Canada / Rania Massoud

Hassan est du même avis qu’Ali. Ces négociations avec Israël ne servent absolument à rien; elles sont vouées à l’échec, tranche-t-il, d'un ton assuré. On dirait que notre gouvernement souhaite qu’on vive sans aucune dignité.

Il veut retirer les armes du Hezbollah à la demande d’Israël, qui ne cesse de nous bombarder, s’insurge encore ce déplacé qui résidait dans la banlieue sud de Beyrouth, un fief du Hezbollah très densément peuplé.

Le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou a répété mercredi que le premier objectif des négociations avec le Liban était le démantèlement du mouvement islamiste.

Si le Hezbollah est désarmé, qui va donc nous protéger? L’armée libanaise en est incapable; elle n’a pas les moyens pour le faire.

Deux déplacées fument de la chicha devant leur tente dans le centre-ville de Beyrouth.

Deux déplacées fument de la chicha devant leur tente dans le centre-ville de Beyrouth.

Photo : Radio-Canada / Rania Massoud

Salwa, une autre déplacée assise à quelques mètres de là, répète le même discours. Si nous avions une armée capable de nous défendre face à Israël, tous les chiites auraient appuyé le gouvernement libanais, mais ce n’est pas le cas, explique-t-elle, ajoutant : Aujourd’hui, il n’y a que le Hezbollah qui est capable de nous défendre.

Sarah, sa voisine, est d’accord elle aussi, mais elle se dit fatiguée de vivre dans la rue. C’est vraiment déprimant, dit-elle. On dort dans des tentes trouées depuis plus d’un mois; il n’y a qu’une seule toilette mobile pour des centaines de personnes. Les conditions d’hygiène sont horribles.

Il n’y a pas de mots pour décrire notre situation, ajoute-t-elle. J’espère qu’on va tous pouvoir rentrer chez nous très bientôt. Ça ne peut plus durer plus longtemps.

« J'ai du mal à accepter l'idée d'un accord de paix avec Israël »

À l’autre bout de la ville, dans le quartier gentrifié de Gemmayzé, connu pour ses bars branchés, Karim Massoud, un marchand de tableaux d’art originaire de Marjayoun, au Liban-Sud, espère lui aussi revenir dans son village natal.

Un homme portant une casquette est debout dans une rue.

Karim Massoud dans une rue dans le quartier de Gemmayzé, à Beyrouth

Photo : Radio-Canada / Rania Massoud

Ses parents, ainsi que ses sœurs, ont dû fuir la région à la suite d’un ordre d’évacuation lancé dès le début de la guerre par l’armée israélienne, qui mène une offensive terrestre dans le sud, non loin de la frontière, où elle cherche à créer une zone tampon.

C’est la neuvième fois que mes parents se voient obligés de fuir leur maison au cours de leur vie en raison des guerres. C’est triste, mais c’est la réalité dans laquelle nous vivons.

De la fumée s'élève du site d'une frappe aérienne israélienne sur la ville de Khiam.

De la fumée s'élève du site d'une frappe aérienne israélienne sur la ville de Khiam, le 3 octobre 2024, près de Marjayoun, au Liban.

Photo : Getty Images / Carl Court

Il est toutefois lui aussi sceptique quant aux négociations directes qu’ont entamées les autorités libanaises avec Israël.

En tant que Libanais chrétien du Liban-Sud, j’ai du mal à accepter l’idée d’un accord de paix avec Israël, confie-t-il. Je n’aime pas parler de confessions, mais je souligne ce point pour dire que ce ne sont pas juste les chiites qui pensent ainsi. C’est une question nationale avant tout.

Selon lui, le gouvernement ne devrait pas négocier sans condition préalable avec les Israéliens.

Je suis contre l’idée d’une guerre sans fin avec Israël, mais je suis aussi contre toute paix inconditionnelle avec ce pays, indique encore l’homme, la casquette bien vissée sur la tête. Nous n'accepterons pas de céder un centimètre de notre terre.

Le souvenir de l'explosion de Beyrouth

Dans la même rue, Claudette Mehanna, une couturière aux cheveux grisâtres, est attelée derrière sa machine à coudre. Elle travaille sur la finition d’un élégant châle en mousseline de couleur mauve et rose.

Une femme souriante derrière sa machine à coudre.

Claudette Mehanna dans son atelier de couture dans le quartier de Gemmayzé, à Beyrouth

Photo : Radio-Canada / Rania Massoud

Son atelier est situé directement en face du port de Beyrouth. Elle s’y trouvait le jour de l’explosion dévastatrice qui a détruit la moitié de la capitale et fait plus de 200 morts et 7000 blessés, le 4 août 2020.

C’est un miracle si je suis encore vivante aujourd’hui, affirme Claudette en lâchant un rire crispé. On aura tout vu dans ce pays, lance-t-elle encore, tout en affirmant que les bombardements israéliens la font replonger dans ses traumatismes passés. J’entends toutes les frappes sur la banlieue sud de Beyrouth et je pense à ces gens qui ont dû fuir leur maison, qui ont peur, dit-elle.

C’est inacceptable de vivre une nouvelle guerre tous les deux ans. C’est vrai que le peuple libanais est résilient, mais il y a des limites; on n’en peut plus des violences.

Elle dit espérer que les négociations aboutissent à quelque chose de positif, même si elle dit avoir perdu espoir. Ce n’est pas la première fois qu’on essaie de trouver des solutions à nos problèmes avec Israël, mais on n’a jamais réussi à le faire, fait-elle valoir.

Cela ne m’empêche pas de prier pour en finir avec cette guerre et toutes les guerres, ajoute encore Claudette. On a besoin de souffler un peu; ça suffit. Les Libanais ont eux aussi le droit de vivre en paix, comme le reste du monde.

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