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Projet de TGV : « Ça va couper ma terre en deux »

1 month ago 61

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Joël Laurin sort de sa grange et regarde au loin l’étendue de sa terre de 500 acres. Le temps des semences approche, mais cet agriculteur de Chute-à-Blondeau, dans l’Est ontarien, a la tête ailleurs, car le TGV pourrait passer directement sur sa ferme.

Il va probablement passer à peu près ici, dit-il en pointant le doigt vers le bas d'une petite colline. Juste entre l’autre ferme, là-bas, et chez nous.

L'agriculteur Joël Laurin et le journaliste Christian Noël discutent dans un champ enneigé près d'une grange rouge, l'un pointant l'horizon du doigt.

L'agriculteur Joël Laurin et le journaliste Christian Noël discutent dans un champ enneigé du projet de TGV entre Québec et Toronto.

Photo : Radio-Canada / Stéphane Richer

Il craint d’être exproprié et de voir sa terre sectionnée par les rails.

On pourrait se faire couper en deux. 250 acres d’un bord, 250 acres de l’autre. Pour que les rails gardent une élévation neutre, il y aura probablement des colonnes de ciment sur ma terre, d’ici jusqu’à la rivière.

Cette situation pourrait faire baisser la valeur de sa propriété et lui compliquer la tâche pour les labours et pour les récoltes.

Appliquer le fumier, cultiver la terre, ça pourrait vouloir dire de grands détours plusieurs fois par jour. Ça fait beaucoup de diesel brûlé, soutient-il.

Joël Laurin dans son étable.

Le producteur Joël Laurin dans son étable.

Photo : Radio-Canada / Stéphane Richer

C’est le genre de colère et d’inquiétude qui règnent tout le long du corridor sélectionné par Alto pour le passage du TGV.

Des milliers de routes coupées

Au conseil municipal de Hawkesbury-Est, toujours dans l’Est ontarien, le téléphone ne dérougit pas, raconte le maire adjoint, Jacques Tranchemontagne.

Le maire adjoint Jacques Transmontage porte une casquette et un manteau d'hiver. Il est debout devant l'enseigne du canton de Hawkesbury Est.

Le maire adjoint de Hawkesbury-Est, Jacques Tranchemontagne.

Photo : Radio-Canada / Stéphane Richer

Les résidents appellent avec plein de questions : "Où va passer le train? On ne veut pas qu'il passe chez nous." Ça met le monde sur les nerfs pour rien.

Comme plusieurs villes où pourrait passer le TGV, les élus du coin anticipent que de nombreuses routes rurales devront être fermées et transformées en culs-de-sac.

En effet, construire une voie ferrée pour un TGV, ce n’est pas comme pour un train ordinaire.

Un champ parsemé de résidus de cultures et de neige s'étend devant des bâtiments de ferme et des silos dans l'Est ontarien.

L'Est ontarien est parsemé de terres agricoles sur lesquelles se trouvent des bâtiments de ferme et des silos.

Photo : Radio-Canada / Stéphane Richer

Pour atteindre sa vitesse maximale de 300 kilomètres/heure, le tracé doit être en ligne droite, avec le moins de courbes possible. Il est donc difficile, dans ce cas, de contourner les propriétés.

De plus, les rails seront clôturés sur tout le trajet. Les passages à niveau seront moins nombreux.

Cela se traduira par des routes bloquées et par des détours pour les véhicules d'urgence comme pour les résidents.

Le pompier Shane Kirby porte un manteau d'hiver et une casquette. Il discute avec le journaliste Christian Noël dans une cour enneigée.

Le pompier Shane Kirby (à droite) discute avec le journaliste Christian Noël.

Photo : Radio-Canada / Stéphane Richer

Si un résident appelle les pompiers ou l’ambulance, un détour de quelques minutes peut avoir un effet négatif sur le temps de réponse en première ligne, souligne le pompier volontaire Shane Kirby.

Si tu as deux résidences, une de chaque bord du chemin, et que le train passe entre les deux... Le gars va devoir faire un détour de 20 kilomètres pour aller prendre un café avec son voisin?

Des sommes considérables pour les expropriations

En entrevue, le PDG d’Alto, Martin Imbleau, reconnaît que  « des milliers de routes et de rues seront touchées ».

C’est normal parce que le trajet entre Québec et Toronto, c’est 1000 kilomètres, rappelle-t-il.

Martin Imbleau participe à une annonce à propos des prochaines étapes du train à grande vitesse à Gatineau, au Québec.

Martin Imbleau, PDG d’Alto, a participé à une annonce à propos des prochaines étapes du train à grande vitesse à Gatineau, au Québec, le vendredi 12 décembre 2025.

Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

Toutefois, le PDG assure qu’Alto va s’asseoir avec les villes pour que les schémas d’aménagement minimisent les impacts le plus possible.

On n’est pas cabochons! On ne coupera pas des villages comme ça, en deux. On va tenter de suivre des choses qui sont les plus droites et les plus intelligentes possible.

Cependant, il admet que ce ne sera pas possible partout. Il y a des endroits où on va devoir acheter les terrains et compenser adéquatement, reconnaît Martin Imbleau.

La bonne pratique, c’est que tu compenses [non seulement] le dommage mais aussi la perte de récoltes. Donc, ce sont des sommes considérables, ajoute-t-il.

Une affiche.

Des représentants d'Alto ont tenu une séance de consultation publique sur le projet de TGV Toronto-Québec à la Maison du citoyen de Gatineau le 24 mars 2026.

Photo : Radio-Canada / Maxence Bahaban

Malgré des propos qui se veulent rassurants et malgré des mois de consultations publiques de la part d’Alto, la contestation populaire contre le projet de TGV continue de prendre de l’ampleur, surtout dans les régions rurales entre Ottawa et Toronto.

Plusieurs manifestations ont déjà eu lieu. Les élus de plus d’une dizaine de conseils municipaux et régionaux ont adopté des résolutions pour s’opposer au passage du train sur leur territoire.

Une carte du sud de l'Ontario et du Québec indique le trajet du T G V avec des icônes de villes qui ont adopté des résolutions contre le T G V.

Cette carte du sud de l'Ontario et du Québec montre le trajet du TGV avec des icônes de villes qui ont adopté des résolutions contre le TGV.

Photo : Radio-Canada

Entre résistance et résignation

Dans son café situé sur la rue Principale à Chute-à-Blondeau, la femme d’affaires Elizabeth Arbaud ajoute une autre page à la pétition contre le projet de TGV qui est épinglée sur son babillard.

Un train à grande vitesse dans notre communauté, ça va la détruire, déclare-t-elle.

Elizabeth Arbaud en entrevue avec le journaliste Christian Noël.

Elizabeth Arbaud en entrevue avec le journaliste Christian Noël.

Photo : Radio-Canada / Stéphane Richer

Son café est devenu le quartier général officiel des organisateurs qui s’opposent au projet d’Alto.

Elizabeth Arbaud craint que son café, ouvert depuis deux ans, n'en souffre.

C’est le progrès? Mais à quel prix? Je vais perdre un nombre immense de clients. Je ne pense pas que mon petit café va pouvoir survivre.

Des dépliants d'opposition au projet de train à grande vitesse sont empilés dans un bac de rangement en bois.

Le café CàB d'Elizabeth Arbaud est devenu le quartier général des opposants d'Alto, qui affichent des pétitions et des feuillets d'information sur son babillard.

Photo : Radio-Canada / Stéphane Richer

L’agriculteur Joël Laurin déplore que la décision de construire ce TGV ait été prise pour favoriser les habitants des grandes villes au détriment de ceux qui vivent en région rurale.

Il n’y a pas d'intérêt pour nous, explique-t-il, parce qu’il n’y a pas de gare à proximité. Le centre-ville nous passe dessus, comme d'habitude, puis nous autres, on subit le train, mais on n'en profite pas.

Devant l’édifice du conseil municipal de Hawkesbury-Est, le maire adjoint Jacques Tranchemontagne prend un air résigné.

Le gouvernement est plus fort que nous autres, comprends-tu? S'ils décident de passer à l'action, ils vont le faire.

Il hausse les épaules, pousse un grand soupir et se retrousse les manches pour la prochaine étape.

Le tracé presque final du projet doit être dévoilé par Alto l’automne prochain.

3:04

Le reportage de Christian Noël

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