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Orgo-Life the new way to the future Advertising by AdpathwayDevant un mur orné de la citation « Vers un monde plus juste », dans le hall d'entrée de la Cour pénale internationale, à La Haye, le juge Nicolas Guillou est dynamique et enjoué, et il semble faire fi des nombreux désagréments qui ont fait basculer sa vie en 2025, un peu plus d’un an après son entrée en fonction.
C’est à ce moment-là qu’il a appris, par un coup de fil du ministère français des Affaires étrangères, qu’il était puni par Donald Trump et que son nom, tout comme celui de plusieurs collègues, figurait sur la même liste de bannis que les cartels de drogue et des membres du groupe djihadiste Al-Qaïda. La raison? Avoir délivré des mandats d'arrêt contre le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou et son ministre de la Défense, Yoav Gallant, au nom de la Cour pénale internationale.
On voit, en fait, que quand on met en place des outils pour lutter contre les pires criminels de la planète, ces outils peuvent, à terme, être renversés contre n'importe qui, constate le magistrat.
Il faut dire que les interdictions auxquelles il fait face depuis plus d’un an sont paralysantes. Le premier niveau de sanctions américaines, c’est une interdiction de se rendre sur le territoire américain. Le deuxième, c’est le gel des avoirs aux États-Unis. Le troisième, et non des moindres, c'est l'interdiction à toute personne américaine de vous fournir des services ou de recevoir des services de votre part.
Une telle sanction s'applique non seulement aux individus, mais aussi aux sociétés américaines, ainsi qu'aux filiales des sociétés américaines ailleurs dans le monde. Autrement dit, Nicolas Guillou ne peut plus utiliser ses cartes de crédit, ses cartes bancaires ou encore les applications de paiement Google ou Apple Pay.

Visé par des sanctions américaines parce qu'il a délivré des mandats d'arrêt contre Benyamin Nétanyahou au nom de la Cour pénale internationale, Nicolas Guillou est aujourd'hui dépourvu de moyens bancaires.
Photo : Radio-Canada / Frédéric Arnould
Je me suis rendu compte, après avoir été mis sous sanction, que la plupart des moyens de paiement en Europe et dans le monde aujourd'hui, bien, ils sont américains. Ce sont les Visa, les Mastercard; c’est Apple Pay, Google Pay; c'est American Express; et, dans beaucoup de pays, il n'y a tout simplement pas d'autres alternatives.
Sa banque lui a donc supprimé sa carte de paiement.
Pour l’instant, les cartes de crédit américaines siphonnent 80 % des transactions en Europe. La Carte Bleue française est la seule dont l'usage se maintient face aux cartes américaines. Or, pour Nicolas Guillou, cela va encore plus loin : fini les transactions sur Airbnb, Uber, Amazon et Expedia, sans oublier avec les Fedex et UPS de ce monde, qui sont tous sous contrôle américain.
Ma vie, depuis que je suis sous sanction, c'est un laboratoire de la perte de souveraineté de l'Europe, explique-t-il. Parce que tout ce qui ne marche plus dans ma vie quotidienne, c'est à cause du fait que nous n'avons pas d'outils qui ne sont pas américains.
Des solutions de rechange?
Face aux géants américains, l’entreprise française Wero veut profiter du regain d'intérêt pour la souveraineté numérique dans le secteur bancaire. L’application compte 55 millions d'utilisateurs dans 3 marchés majeurs : la France, l’Allemagne et la Belgique. C'est un bon début, mais il en faut davantage pour se battre contre la féroce concurrence américaine.
De l'avis de Ludovic Francesconi, directeur du développement stratégique chez EPI (qui gère l’application Wero), le consommateur est prêt pour une solution souveraine de paiement européenne, créée par les Européens, pour les Européens.
En particulier si on informe le consommateur qu'en payant avec Wero, ou en payant avec la Carte Bleue, ou [en payant] avec des systèmes européens, il est plus protégé; ses données restent en Europe, et il favorise aussi l'industrie européenne.
Bien qu'il se dise conscient que le consommateur n'a pas forcément toujours en tête ces critères-là au moment de choisir un moyen de paiement, il croit profondément en Wero, qui fonctionne un peu comme un virement Interac entre deux clients. C’est ce que Wero appelle le P2P, de particulier à particulier.

L'application de paiement Wero, de particulier à particulier, est l'une des solutions de rechange proposées pour lutter contre l'envahissement des produits bancaires américains.
Photo : Radio-Canada / Frédéric Arnould
Toutes les solutions qui, aujourd'hui, ont du succès, elles ont toutes commencé par le "P2P", parce que, effectivement, ça permet d'installer l'usage, d'installer la marque, et à partir de ce moment-là, c'est un tremplin pour passer sur les paiements aux commerçants.
Nicolas Guillou, le juge sanctionné à la Cour pénale internationale, apprécie la taille des défis relevés par les entrepreneurs européens. Il est clair que ça ne se fera pas du jour au lendemain, mais il faut peut-être aussi commencer avec des exemples très concrets, qui ne vont pas être les exemples les plus performants au départ, mais auxquels les citoyens vont progressivement s'habituer.
Bye bye Google, WhatsApp et les autres?
À Paris, les fonctionnaires français participent aussi à cette désaméricanisation en remplaçant les suites bureautiques, comme Microsoft Office ou les outils Google, par des produits maison.
Arnaud Robin est directeur des produits de la Suite numérique dans les bureaux de la Direction interministérielle du numérique (DINUM) française. Pour Radio-Canada, il fait la démonstration de sa suite bureautique, qui inclut notamment Tchap, calquée sur WhatsApp, et Visio, qui s'apparente à Zoom ou à Teams.
La messagerie instantanée, elle ressemble à ce que l'on pourrait trouver sur WhatsApp, Signal ou Telegram, ce que les gens ont l'habitude d'avoir, et c’est pareil lorsqu'on regarde les outils d'édition collaborative de texte, comme Docs, explique-t-il.
Tous les outils produits ici sont de source libre, c'est-à-dire que n'importe qui peut les utiliser en les installant chez lui. Jusqu’ici, plus de 800 000 comptes ont été créés, et 400 000 personnes en font l'utilisation chaque mois.

L'écran d'accueil de la Suite numérique, mise en place par le gouvernement français, pour contrecarrer la dominance des suites bureautiques américaines.
Photo : Radio-Canada / Frédéric Arnould
Jérémie Vallet, du département de l'Expertise technique et des ressources au sein de la DINUM, croit beaucoup en ces changements dans la fonction publique pour donner l’exemple.
Pour être souverain, ou avoir une autonomie stratégique, on doit avoir des produits qui sont protégés contre les lois extraterritoriales, soutient-il. On doit être capable de changer, c'est-à-dire qu'on doit être capable de substituer un composant ou un outil rapidement, et on doit en avoir la maîtrise technique.
La dynamique de changement est européenne, mais pas seulement, puisque la France a des échanges avec le Danemark sur le système d'exploitation, mais aussi avec le Québec – dans une déclaration d’intention signée il y a quelques mois – ainsi qu'avec des pays extra-européens qui sont intéressés par la démarche.
Le constat est clair : l’Europe est beaucoup trop dépendante des outils numériques américains. Cela fait bien plus de 10 ans que l’Union européenne essaie de réduire cette dépendance sans y parvenir vraiment. Cependant, Bruxelles dit enfin avoir décidé de prendre les choses en main en dévoilant notamment son Tech Sovereignty Package, en juin dernier, avec des investissements dans les semiconducteurs, les centres de données et l’intelligence artificielle.
Une possible désaméricanisation?
Voilà une prise de conscience de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, qui promet que les choses vont bouger. Mais jusqu'à quel point?
Par exemple, la majorité des données sont aujourd'hui gérées et stockées dans des serveurs américains. Amazon, Microsoft et Google accaparent près de 80 % du marché du nuage informatique en Europe, et les États-Unis centralisent déjà près de la moitié des 12 000 centres de données du monde.

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, veut que l'Europe s'affranchisse de la domination américaine dans le domaine des services numériques.
Photo : Getty Images / Chip Somodevilla
L’entreprise française OVH Cloud, également présente au Canada, gère plus de 450 000 serveurs au sein d'une quarantaine de centres de données dans 9 pays. Elle espère profiter de ce regain d’intérêt pour la souveraineté numérique européenne.
Souvent, le cloud, [...] on ne sait pas ce que ça veut vraiment dire, donc les gens doivent se rappeler très concrètement ce que cela signifie, affirme Anne Dubosc, directrice des affaires publiques d’OVH Cloud.
Imaginez aujourd'hui que cela puisse être coupé du jour au lendemain; que demain, mes photos disparaissent; que demain, ma boîte mail ne marche pas; que demain, mon service RH ne fonctionne pas... Cela devient plus compris, et c'est ça qui fait qu'il y a un tournant qui est en train de s'effectuer.
Elle prend souvent en exemple cette possibilité de « kill switch », soit un interrupteur qui pourrait potentiellement couper le flux numérique en Europe.

Selon la Commission européenne, l'hégémonie des entreprises américaines est une menace à la souveraineté numérique sur le Vieux Continent.
Photo : Getty Images / Leon Neal
C'est une idée qui inquiète aussi le juge Nicolas Guillou.
Peut-être pas un "kill switch" pour une population entière, mais peut-être pour une catégorie de population, et ça, c'est très important de pouvoir éviter cela, insiste-t-il.
Je dirais aussi que trouver, en tout cas, une forme de souveraineté, ça ne veut pas dire se fermer au monde, et ça ne veut pas dire se fermer aux acteurs américains; ça veut dire avoir des alternatives, ajoute-t-il. Selon le juge, il ne faut donc pas forcément tout remplacer, mais il faut diversifier.
Une mobilisation européenne
Et pour y arriver, Anne Dubosc, d'OVH Cloud, mise beaucoup sur l’Union européenne.
Ça ne veut pas dire qu'il faut tout réguler, tout encadrer, parce qu’on oppose souvent en Europe le fait que l'innovation n'est pas compatible avec la régulation, dit-elle.
La réalité, selon elle, est plus complexe que ça : C'est vraiment des politiques publiques, industrielles, ambitieuses, avec des commandes des grandes entreprises et du secteur public.
C'est par ce biais-là que nous, on aura des clients qui nous font confiance, et par ce biais-là qu'on atteindra la masse critique, en fait, pour être un géant, poursuit-elle.

La Cour pénale internationale est dans la mire de Donald Trump depuis les mandats d'arrêt délivrés par ses juges contre Benyamin Nétanyahou.
Photo : Radio-Canada / Frédéric Arnould
Le projet est ambitieux, mais la patience est de mise. En tout cas, depuis la Cour pénale internationale de La Haye, le juge Nicolas Guillou, banni par le numérique américain, a appris à s’adapter.
J'ai vécu dans les années 90, au moment où nous n'avions pas tous ces outils numériques. J'étais étudiant et j'étais très heureux. Eh bien [avec ces sanctions], je reviens un peu dans ma vie étudiante.
Le juge de la Cour pénale internationale s’est rendu compte qu'on peut dénumériser sa vie.
C'est un peu compliqué, c'est parfois un peu laborieux, mais c'est possible. Et finalement, je pense que, pour beaucoup de gens, on se rend compte qu'il y a beaucoup d'outils qui ne sont pas forcément aussi indispensables qu'on pense dans la vie de tous les jours.


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