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Orgo-Life the new way to the future Advertising by AdpathwayDE CAMPBELL’S BAY À POINTE-AUX-ALLUMETTES – « Avant, il y avait des hôtels. Maintenant, sont toutes fermées. Y a pu rien icitte. »
Nous avons passé la nuit en Ontario, car du côté québécois de la rivière Outaouais, il n’y a pas beaucoup d’endroits où se loger.
En quittant Pembroke de bon matin, la ville était enveloppée d’une brume douillette. Au bulletin de nouvelles, on parlait de la gaffe d’Hydro One. La compagnie ontarienne d’hydro-électricité venait de renommer le lac Ontario lac d'Amérique, le nouveau caprice du président. Une gaffe vite corrigée. J’ai regardé sur mon téléphone, pour le fun : nous étions à 300 kilomètres du lac disputé.
Au loin, la lumière semblait s’être restreinte au ciel du Québec.
Pourtant, il n’y a pas beaucoup de lumière dans le quotidien des gens du Pontiac. Comme nous l’a expliqué Rhobie Dionne, 48 ans, non seulement il n’y a plus d’hôtels dans le coin, mais il n’y a presque plus d’emplois, de jeunes, de vie.

Conversation autour d'une station d’essence, à Mansfield (Rhobie Dionne de dos, Joël Boisvert à gauche)
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Nous avons rencontré Rhobie à la station d’essence de Mansfield, à côté de la petite ville de Fort-Coulonge. Comme tous les matins, il retrouve ses amis ici, derrière les pompes. Les gars prennent un café. Ils discutent. De tout et de rien. C’est pas toujours les mêmes gars, m’explique Joël Boisvert, qui travaille en construction. Il y a beaucoup d’hommes qui vivent ici qui vont travailler dans les mines au nord ou en Alberta. Alors, ils sont ici deux semaines et repartent deux semaines.
Joël Boisvert a fait ça pendant 10 ans avant d’avoir des enfants. C’est vraiment difficile comme job, mais c’est payant.
Les deux enfants de Joël sont nés en Ontario. Il n’y a plus de département d’obstétrique à l’hôpital du Pontiac. Ça fait dur, notre affaire. Puis, dès qu’il vente, y a une panne d’électricité, ajoute Rhobie, comme si les deux sujets étaient liés. Et ils le sont, dans la mesure où ces gars-là croient que leur région est oubliée, abandonnée à elle-même.
De façon élégante, il résume la situation ainsi : On vit dans le trou du cul du Québec.

Le pont Félix-Gabriel-Marchand, érigé en 1898, est un pont couvert qui traverse la rivière Coulonge, dans la municipalité de Mansfield-et-Pontefract, au Québec.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Les gars qui jasent à la station-service ont un accent que je ne reconnais pas, que je n’ai jamais entendu nulle part au Québec. Y a beaucoup d’anglais dans la région, c’est peut-être pour ça qu’on parle de même, m’explique Rhobie. En effet, 57 % des résidents de la municipalité régionale de comté (MRC) de Pontiac sont anglophones, et 42 % d’entre eux ne parlent pas du tout le français.
Icitte, Fort-Coulombe, c’est français. On est les frogs, pis les anglais, on les appelle les Yellows. Pourquoi jaunes? Ben, c’est parce qu’il y avait beaucoup d’orangistes dans le coin, et je ne sais pas pourquoi, on s’est mis à les appeler les jaunes.
Être orangiste implique une loyauté indéfectible à la Couronne britannique. Au Canada, être orangiste s'est longtemps traduit par un patriotisme canadien-anglais très fort. La première loge orangiste de la région a ouvert à Shawville en 1843. Shawville, Ontario, dit Rhobie en plaisantant à propos de cette ville du Pontiac où plusieurs préféraient, semble-t-il, être ontariens que québécois.
Tu mettrais un chandail rouge à un singe qu'il gagnerait les élections! nous dit Rhobie en riant.
Lui et les gars voudraient bien qu’un autre parti que les libéraux l’emporte dans le Pontiac, mais ils nous expliquent que la réalité sociologique fait en sorte qu’aucune autre couleur que le rouge libéral ne trouve sa place dans le comté.
Dans la région, il y a plein d’infractions à la loi 101. Les réunions à la MRC se font en anglais, déplore Rhobie, qui raconte que la région s’est développée autour de l’industrie du bois. Les boss des moulins, c’étaient des anglos. Puis les français, les ouvriers, les bûcherons... Il y a encore un peu cette vieille mentalité-là.

Une vieille grange avec, peint dessus, le drapeau du Québec, à proximité de Fort-Coulonge
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
En 1995, le Pontiac est la région du Québec où l’on a rejeté la souveraineté avec le plus de force. Quatre-vingt-dix-neuf pour cent de la population de la petite ville de Chichester, par exemple, a voté non au référendum.
Joël, lui, voudrait bien voter conservateur. Mais qui se présente ? Il regarde sur son téléphone le site du parti. À côté du Pontiac, c’est écrit "à venir". Donc, y a pas de candidats encore.
Les divisions entre anglos et francos sont restées, même une fois les moulins partis. L’industrie forestière du coin est passée à la hache une branche à la fois. L'usine de pâte et papiers Smurfit-Stone à Portage-du-Fort en 2008. La scierie Davidson à Litchfield. La Commonwealth Plywood à Rapides-des-Joachims en décembre 2024.
Depuis, la pauvreté s'est installée dans le Pontiac. Visible. À côté de la station-service, un vieux motel décati a été converti en hébergement temporaire pour les sans-abris.
Nous quittons Mansfield en quête d’un endroit pour prendre le petit-déjeuner. À Campbell’s Bay, 700 habitants, le chef-lieu de la région, il y a un petit restaurant installé dans un coin de l’épicerie.
Il y a pas mal de monde sur le bien-être social dans le coin, nous confirme Joe Bertrand, en anglais. L’homme mange tranquillement ses toasts au beurre de peanut. Je suis allé à l’école en anglais et je ne parle jamais le français, alors j’ai oublié ma langue maternelle, nous explique-t-il avant de revenir sur le sujet de la pauvreté. Oui. Il y a bien du monde qui en arrache, y compris moi. Je suis sur le bien-être et je suis sans abri. Je dormais dans un refuge, mais ils m'ont viré parce que je ne pouvais plus payer.
L’homme, qui a la jeune soixantaine, nous explique qu’il a été victime d’une arnaque amoureuse sur le Net. Je croyais que c’était une vraie femme, mais allez savoir si ce n’était pas un homme ou une IA.

Natasha Saint-Aubin (à droite) et sa mère, Dinah Schwartz
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Alors qu’il quitte la petite salle de restaurant, Natasha Saint-Aubin et sa mère, Dinah Schwartz, font leur entrée. Natasha est ravie de voir des journalistes. Il faut que je vous parle de notre problème d’eau. Elle me montre une vidéo. De l’eau brune foncée coule de la champlure de sa baignoire dans sa maison d’Otter Lake, à 15 minutes de là.
La jeune femme de 36 ans me dit qu’elle a écrit à tous les politiciens, mais que rien ne se règle et que le problème de l’eau brune réapparaît de façon épisodique.
Arrivent quelques dames. Elles se rejoignent ici pour prendre un café. Jaser de tout et de rien. La doyenne a 97 ans. Quand je suis arrivée ici, c’était une ville prospère. Le samedi soir, on ne pouvait pas stationner en ville, tellement il y avait du monde. Aujourd’hui, il n’y a plus rien!
Sa fille Mavis Kluke a 72 ans. Elle nous parle en anglais même si sa mère est francophone. Elle croit que le Pontiac a été abandonné. We feel we are being rejected. In Quebec, the English are not heard. (Nous nous sentons rejetés. Au Québec, les anglophones ne sont pas entendus.)
Elle ajoute qu’elle ne veut pas être forcée de parler le français, même si elle le parle bien.

Une scène de dévotion devant l’église de Fort-Coulonge
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Forcée de parler le français?
Mavis évoque les tensions linguistiques d’un autre siècle. Au début des années 1990, alors que la fièvre nationaliste s’est emparée du Québec, des francophones, raconte-t-elle, se sont mis à sillonner les routes pour noter toutes les infractions à la loi 101.
C’est de ça que parle Mavis. Un épisode qui s’est déroulé il y a 36 ans. Mais comme les adorateurs en plâtre de la madone à l’église de Fort-Coulonge, certaines choses dans le Pontiac semblent figées dans le temps.


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