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Orgo-Life the new way to the future Advertising by Adpathway« C’est loin d’être normal. » Devant un stade rempli à craquer, le chanteur Bad Bunny a profité des derniers spectacles de sa tournée, à San Juan, pour rappeler aux Portoricains qu’ils n’avaient pas à accepter que la crise ait fait son nid dans leur quotidien.
Ce n’est pas normal que la ville subisse des coupures de courant chaque nuit, a-t-il déclaré à la foule de 30 000 spectateurs. Que des familles n'aient plus d’eau depuis plus de 100, 120, voire 130 jours. Nous méritons mieux que ça.
C'est qu'à l'extérieur des enceintes du Stade Hiram Bithorn, où la superstar de reggaeton et de dembow a chanté à guichets fermés le week-end dernier, il n'y a pas de quoi célébrer. Subissant une nouvelle pénurie d'eau potable, la capitale portoricaine se voit imposer un rationnement par le gouvernement.
Plutôt que de danser sur les airs de DeBÍ TiRAR MáS FOToS, des Portoricains ont mis le cap sur l'hôtel Caribe Hilton, le 22 août, pour manifester. En pleine crise, la gouverneure Jenniffer González y tenait une soirée afin de financer sa prochaine campagne.
Pendant ce temps, vous êtes privés d'électricité et d'eau potable. Allons-nous devoir endurer ça encore longtemps? a martelé l’un des organisateurs de la manifestation.
Pour les riches : fêtes dans les hôtels, contrats, permis délivrés en accéléré et exonérations fiscales. Pour les pauvres, pour le peuple : rationnement, gallons d’eau à monter dans les escaliers et lavage à même le seau, a renchéri un second.
Les escouades antiémeutes ont eu vite fait d'étouffer les protestations.
Pire sécheresse en 120 ans
Depuis le 7 août, le gouvernement coupe l'eau d'au moins 180 000 ménages de San Juan et de six autres municipalités de la région métropolitaine, en suivant une rotation incertaine de 48 heures. En fait, il faut parfois compter trois, quatre ou cinq jours avant que l'eau revienne, explique Anais Roque, professeure adjointe de justice environnementale à l'Université Duke.
Dès qu'un camion-citerne apparaît, les habitants se pressent autour pour remplir un maximum de bidons, qui sont ensuite chargés dans des paniers ou à même le dos. D'autres affrontent le soleil cuisant pour faire la file devant des robinets de source naturelle à faible débit.
Le quotidien est complètement bouleversé et s'organise autour d'une seule question : où et quand vais-je pouvoir me procurer de l'eau?
La vague de chaleur amplifiée par El Niño n'est pas étrangère au niveau exceptionnellement bas des réservoirs d'eau. Le mois de juillet a été le plus sec enregistré en plus de 120 ans. D'après le US Drought Monitor, près de 70 % de la population est exposée à une sécheresse sévère ou extrême.
La situation a mené la gouverneure González à déclarer l'état d'urgence le 31 juillet. Mercredi, le gouvernement des États-Unis – qui a annexé l'île à son territoire en 1898 – a approuvé une déclaration de catastrophe liée à la sécheresse afin de venir en aide aux agriculteurs de 26 municipalités.
Un milliard de litres perdus en fuites
Aux conditions météorologiques difficiles s'ajoute un système d'aqueduc vieillissant, dont l'une des conduites a cédé, début juin.
Bien qu'il soit sous la responsabilité de l'Autorité des aqueducs et des égouts, ce grand réseau fuit sur des centaines de kilomètres et ne parvient pas à acheminer de l'eau à une grande partie de la population.

Le niveau du réservoir du barrage de Carraízo est bas en raison de la sécheresse, à Trujillo Alto.
Photo : ap photo/alejandro granadillo / Alejandro Granadillo
Et ce problème n'est pas nouveau, il perdure depuis des années, souligne Ivis García, professeure à l'Université A&M du Texas, qui s'intéresse à l'organisation des communautés en temps de crise.
L'ouragan Maria, qui a dévasté l'île et tué près de 3000 personnes en 2017, a lourdement endommagé un réseau déjà sous-financé et mal entretenu.
Pour certaines communautés, où les services n'ont été rétablis que cinq mois après le passage de l'ouragan, les pénuries d'eau n'ont jamais cessé. Après Maria, l'approvisionnement irrégulier en eau et les pannes prolongées ont nourri une méfiance grandissante.
Sur les 2 milliards de litres produits chaque jour, plus de la moitié s'est échappée du réseau avant d'atteindre les consommateurs en 2024, selon un rapport commandé par les autorités portoricaines. Selon la spécialiste, ces pertes sont estimées à 100 millions $US par année, alors que l'île traîne déjà une importante dette.
Même lorsque l'eau se rend bel et bien dans les foyers, elle n'est pas nécessairement potable, rappelle Mme García.
L'Autorité des aqueducs et des égouts a enfreint à plusieurs reprises les normes sanitaires de contaminants déterminées par le Clean Water Act, la loi sur la qualité de l'eau des États-Unis. De tous les États et territoires américains, Puerto Rico cumule le plus grand nombre d'infractions.
Les gens ont commencé à se dire : je ne fais pas confiance à cette eau. Alors, ils ont arrêté de la boire.
Apprendre à s’organiser sans l’État
Les Portoricains – conditionnés par des décennies de pannes de courant qui affectent la distribution d'eau – ont fini par s'organiser en communautés, sans attendre l'aide du gouvernement.
Beaucoup de gens étaient prêts à affronter cette nouvelle crise parce qu'ils ont compris depuis un moment qu'ils ne peuvent se fier à l'eau fournie par l'État, dit Ivis García, qui est originaire de l'île. Ils se sont déjà résignés à ne consommer que de l'eau embouteillée.
Toutefois, ces réseaux d'entraide ont leurs limites, selon Anais Roque, qui cite la population vieillissante et le revenu médian d'à peine 26 000 $US. Il faut, à un certain moment, se demander : jusqu'à quel point est-il normal de vivre ainsi, hors du réseau?
Chaque fois qu’un événement se produit, les gens continuent d’assumer les rôles et les responsabilités... de l’État. Et ça apporte son lot de stress et de défis qui nuisent à leur qualité de vie et à leur bien-être.

Une femme se rince la bouche à une source naturelle tandis que des résidents viennent remplir des bidons d'eau à Trujillo Alto, dans la région métropolitaine de San Juan, à Porto Rico.
Photo : AFP/Getty Images / RICARDO ARDUENGO
La résilience des communautés est éprouvée chaque fois que le climat se déchaîne, note Mme Roque, qui a été témoin de la désorganisation des autorités dans la foulée de l'ouragan Maria.
Cette catastrophe remonte à neuf ans, mais nous avons été confrontés à de multiples situations d'urgence depuis, déplore-t-elle. Nos infrastructures sont tellement vulnérables qu'on n'a pas besoin d'un ouragan de catégorie 5 pour vivre une nouvelle crise.
Le statut de territoire incorporé de Puerto Rico a beau le priver de sa pleine autonomie, les querelles politiques locales et le manque de transparence des autorités portoricaines sont aussi à blâmer, selon Mme Roque.

Lors du spectacle de la mi-temps du Super Bowl, le 8 février 2026, Bad Bunny a fait allusion aux injustices qui frappent son île natale, comme les pannes de courant récurrentes.
Photo : Getty Images / Kevin C. Cox
En réponse aux citoyens excédés par l'inaction du gouvernement, des politiciens portoricains se sont portés à la défense de la gouverneure González ces derniers jours.
D'après le sénateur Camelo Rios, ceux qui s'insurgent contre une soirée de levée de fonds devraient se demander s'il est raisonnable de participer à un concert qui mobilise d'importantes ressources en électricité en temps de crise.
Peut-être faudrait-il rappeler [aux politiciens] que Bad Bunny est un artiste, et non pas élu, relève de son côté Anais Roque. Qui plus est, un artiste engagé pour Puerto Rico, qui tente d'offrir un peu de joie et de répit à une nation éprouvée par les catastrophes.


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