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La sécheresse estivale confronte l’Europe à la vulnérabilité de ses grands fleuves

3 hours ago 5

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Il y a des signes qui ne trompent pas. La sécheresse et la chaleur historiques qui ont sévi en Europe cet été ont provoqué une baisse si marquée du niveau de ses grands fleuves que des pierres de la faim, ces messages gravés par les générations antérieures pour avertir des conséquences du manque d’eau, ont refait surface dans les lits du Danube et du Rhin.

De tels vestiges, à haute charge symbolique, s’étaient déjà montrés à l'occasion d'autres sécheresses, comme celle de 2022.

L'Observatoire européen de la sécheresse ne dispose pas encore de données définitives pour affirmer que la situation sur le réseau hydrographique européen est la pire jamais enregistrée, mais il confirme des niveaux extrêmement bas de manière générale.

Plus de la moitié, soit 56 %, du territoire européen est en condition de sécheresse d'intensité variable, fait-il aussi savoir.

Cet été a exercé une pression énorme sur les systèmes fluviaux européens, et il est désormais indéniable qu'ils subissent les effets du changement climatique, observe Sima Bulut, chargée de programme auprès du Centre pour le climat du Conseil allemand des relations étrangères, un groupe de réflexion qui se consacre à la géopolitique et la sécurité internationale.

Si les niveaux sont légèrement remontés ces derniers jours grâce à la pluie, le Rhin a ainsi enregistré un record à la mi-août lorsque la jauge de référence est tombée à 6 cm à Kaub, une ville de Rhénanie-Palatinat qui sert de point de référence pour le niveau de ce fleuve qui prend sa source dans les Alpes suisses.

Le précédent record à cet endroit était de 25 cm lors de l'été 2018.

Le problème risque de s'intensifier dans le futur, prévient Mme Bulut. Historiquement, les niveaux du Rhin se stabilisent en été grâce à l'eau des Alpes et du lac de Constance. Le recul des glaciers va réduire cet apport stabilisateur dans les années à venir.

Le lit d'une rivière asséché.

À Kaub, principal goulet d'étranglement du Rhin, en Allemagne, la jauge de référence est tombée à environ 6 centimètres le 14 août, sous le précédent record de 25 centimètres enregistré en 2018, selon le CLECAT, l’association représentant le fret européen.

Photo : Getty Images

Le fret fluvial sous tension

Ces faibles débits du Rhin mettent sous tension tout le réseau de fret fluvial, dont dépend particulièrement l'Allemagne, creuset de la puissance industrielle européenne.

Les faibles niveaux d’eau ont obligé les bateaux à réduire leur chargement, ce qui augmente les coûts de transport et peut perturber les chaînes d’approvisionnement des industries chimiques, sidérurgiques ou énergétiques, observe Anne Creti, directrice de la Chaire du climat à l’Université Paris-Dauphine.

Le 20 août, l’armateur danois Maersk confiait à l'AFP que la plupart des ports fluviaux situés le long du Rhin n'étaient plus accessibles par barge, une situation sans précédent.

Une partie du transport de marchandises a dû être reportée vers les camions et les trains, et plusieurs länder allemands ont d'ailleurs suspendu temporairement l’interdiction de circulation des poids lourds le dimanche jusqu'à la fin du mois d'août.

La situation s'est un peu améliorée avec les récentes précipitations, et le niveau du Rhin est remonté à 60 cm à Kaub le 24 août. Mais si la circulation des bateaux a repris, ils ne peuvent toujours pas être chargés au maximum de leur capacité, témoignait récemment un négociant en matières premières, en entrevue à Reuters.

Cette situation provoque des retards de livraison et des surcoûts logistiques qui touchent des marchandises, telles que les céréales, le charbon et les produits pétroliers issus des raffineries.

Il ne s'agit pas d'un risque lointain ou hypothétique, cela se passe maintenant, souligne Sima Bulut. Un port comme celui de Duisbourg est considéré comme une infrastructure critique, qui dépend d'un système fluvial opérationnel, met-elle en évidence.

Centrales nucléaires à l’arrêt

Vue sur une centrale nucléaire au bord d'un cours d'eau, avec à l'arrière-plan des éoliennes.

Depuis le 13 août 2026, la centrale nucléaire de Cernavoda, en Roumanie, est complètement à l'arrêt en raison du niveau historiquement bas du Danube.

Photo : Getty Images / AFP / DANIEL MIHAILESCU

Du côté du Danube, la situation est si critique que la Commission du Danube, organisme qui rassemble les États riverains de ce grand fleuve de 2850 km de long, a publié un communiqué à la mi-août pour exprimer son inquiétude.

Elle attire l'attention sur la fréquence de plus en plus rapprochée de ces épisodes extrêmes et ses conséquences pour le secteur des transports, de la sécurité énergétique, de l'industrie, du tourisme, des ressources en eau et [pour] la protection du patrimoine naturel européen.

Le 13 août dernier, la Roumanie annonçait l’arrêt complet de sa seule centrale nucléaire, Cernavodă, pour la première fois depuis la sécheresse de 2003, en raison du niveau historiquement bas du Danube. Des travaux de dragage et de dynamitage avaient pourtant été menés pour éviter ce scénario et continuer à alimenter les circuits de refroidissement.

Le réseau roumain est privé pour l'instant d’un cinquième de sa capacité de production d'électricité. Le pays a déclaré l'état d'urgence énergétique et a invité sa population à diminuer considérablement sa consommation.

La Hongrie, autre État riverain du Danube, fait aussi face à des difficultés avec sa seule centrale nucléaire, celle de Paks, située à une centaine de kilomètres au sud-ouest de la capitale Budapest.

Alors qu'elle fournit le tiers de l’électricité du pays, elle a dû réduire sa production à environ un quart de sa capacité. Là aussi, il a fallu recourir à des aménagements d’urgence pour éviter l’arrêt des dernières turbines, notamment par l’immersion de grandes barges pour rehausser le niveau du fleuve à proximité.

Vue sur une barge chargée de rochers et d'ouvriers au travail.

La Hongrie a entrepris de saborder deux barges de 80 mètres de long chargées de rochers sur le tronçon du Danube adjacent à la centrale nucléaire de Paks près de Dunaszentbenedek, en Hongrie, le 18 août 2026, pour éviter un arrêt complet de ses quatre réacteurs refroidis par le Danube.

Photo : Getty Images / AFP / ATTILA KISBENEDEK

Cet été, la France a également dû mettre temporairement à l’arrêt des réacteurs le long de la Loire, du Rhône et de la Garonne, non pas pour des raisons techniques ou de sécurité, mais pour limiter le réchauffement de ces cours d'eau et protéger la biodiversité. Il n'y a eu dans ce cas aucune conséquence pour les consommateurs.

Vulnérabilité militaire

En 2024, le Conseil allemand des relations étrangères (DGAP) a consacré une étude aux répercussions de l'assèchement des grands fleuves européens sur la sécurité militaire du continent, une conséquence du réchauffement climatique moins souvent discutée, mais qui a attiré l'attention de plusieurs médias européens cet été.

Le Rhin, le Main et le Danube forment ensemble la seule liaison entièrement navigable entre la mer du Nord et la mer Noire, reliant Rotterdam, le plus grand port en eau profonde d’Europe, à Constanța, port stratégique de la mer Noire, sur la côte roumaine.

Le port roumain de Constanta, sur la mer Noire.

Le port roumain de Constanta, sur la mer Noire, est stratégique pour la sécurité européenne. (Photo d'archives)

Photo : Reuters

Si ces voies navigables ne sont pas l’itinéraire le plus stratégique pour les déploiements militaires, elles peuvent avoir une importance cruciale pour le transport de carburant et de marchandises lourdes, et peser dans la rapidité avec laquelle l’Allemagne et ses alliés peuvent gérer une crise, souligne cette analyse.

Contactés par Radio-Canada, les services de presse de l'OTAN ont décliné notre demande d’entrevue.

Préparer l'avenir

Pour la directrice de la Chaire du climat à l’Université Paris-Dauphine, Anna Creti, les changements climatiques vont inévitablement modifier la saisonnalité des grands fleuves européens.

Les experts de la Commission internationale pour la protection du Rhin anticipent davantage de débit en hiver, mais des étiages estivaux plus fréquents, plus longs et plus sévères, notamment parce que la fonte de la neige et des glaciers jouera de moins en moins un rôle de soutien, explique-t-elle.

D’autres fleuves européens connaîtront des tendances similaires, complète la chercheuse, en donnant l’exemple du Rhône, en France, dont les débits d’étiage à l’horizon 2055 pourraient être en moyenne de 20 % inférieurs à ceux d’aujourd’hui.

Pour Sima Bulut, des changements majeurs doivent être menés de front pour préparer l'avenir : la diversification énergétique, en traitant le stress hydrique lié au climat avec la même gravité qu'une cyberattaque, ainsi qu'une coopération plus poussée entre les États. Il faut aussi bâtir des systèmes redondants, qui ne s'effondrent pas simultanément dès lors qu'une seule ressource devient instable, plaide la chargée de programme auprès du Centre pour le climat du Conseil allemand des relations étrangères.

Comment gérer ces fluctuations?

Pour le chef du développement à Voies Navigables de France Strasbourg, Jean-Laurent Kistler, interrogé par l’AFP, la résilience pourrait aussi venir de la gestion de l’eau.

Il en veut pour preuve la meilleure situation du Rhin dans les sections où il est aménagé avec des retenues et des canaux de dérivation, contrairement aux zones où le fleuve est en courant libre et très dépendant de la pluviométrie.

Les barrages, écluses et retenues peuvent stabiliser localement les niveaux, faciliter la navigation et gérer une ressource plus variable, confirme Anna Creti. Cependant, ils ne génèrent pas de débit supplémentaire lorsque l’ensemble du bassin manque d’eau, complète-t-elle.

C’est pourquoi la restauration des zones humides, des plaines inondables et des cours d’eau fait aussi partie des solutions reconnues dans des politiques européennes, pour accroître l’infiltration, ralentir le ruissellement, favoriser la recharge des nappes et renforcer la résilience face aux sécheresses comme aux crues.

Toutefois, ni l’un ni l’autre ne recréent l’eau qui disparaît avec la neige et les glaciers, précise la chercheuse; il faudra donc aussi arbitrer entre les usages en fonction des priorités économiques et environnementales.

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