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Orgo-Life the new way to the future Advertising by AdpathwayVoici où se concentrent les arbres de plus de trois mètres à Montréal.
Quand on y prête attention, cette répartition révèle un portrait insoupçonné de nos inégalités sociales.
Cette canopée représente littéralement l’arbre qui cache la forêt.
Les arbres profitent-ils équitablement aux gens qui habitent sur l’île de Montréal?
Ce questionnement est au cœur d’une étude de Lingshan Li, doctorante au Département de géographie, urbanisme et environnement de l'Université Concordia. Les résultats de ses travaux de recherche ont été publiés l’automne dernier dans la revue scientifique Urban Forestry & Urban Greening.
« Plusieurs études précédentes sur les arbres portaient sur des indicateurs climatiques, comme le nombre de journées de canicule, mais peu sur des indicateurs liés à la population », explique la doctorante.
Ainsi, Lingshan Li a pris en compte le nombre d’enfants de 5 ans et moins et de personnes de 65 ans et plus vivant dans chaque secteur de recensement à Montréal. Ces deux catégories d’âge rassemblent les individus les plus susceptibles de souffrir de la chaleur, dans un contexte de changements climatiques.
En se basant sur ces données du recensement de 2021, elle a créé un indice qui illustre les besoins en canopée de la population montréalaise.
Besoins faiblesBesoins élevés
Plus un secteur de recensement est foncé, plus les besoins en arbres y sont considérés comme importants, puisque les jeunes enfants et les personnes âgées y vivent en plus grand nombre.
Lingshan Li a ensuite analysé la répartition des arbres sur le territoire montréalais, telle que représentée par l’index de la canopée de la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM). De tous les types de végétation, ces arbres matures sont « les plus importants » pour le rafraîchissement de la température en ville.
En superposant cette distribution avec les besoins relatifs de chaque secteur, la doctorante a évalué l’accès à ce couvert végétal à travers la ville.
« Avec cet exercice, il nous est possible de déterminer les endroits où il y a des inadéquations entre l’offre et la demande d’infrastructures vertes à Montréal », résume-t-elle.
Voici les regroupements de secteurs où l’on observe un écart entre l’offre et la demande en arbres. Cette carte permet de visualiser les régions « chaudes et froides » en ville, selon les paramètres d’analyse de Lingshan Li.
Plus une région est rouge, plus elle est en déficit d’arbres relativement au reste du territoire montréalais. À l’inverse, plus elle est bleue, plus la couverture végétale excède les besoins de sa population.
Selon Carly Ziter, professeure associée au Département de biologie de l’Université Concordia, le constat est sans équivoque : les régions en déficit d’arbres correspondent essentiellement aux endroits où les besoins de départ sont les plus importants.
« [Un grand nombre] de personnes vulnérables physiquement à la chaleur, comme les jeunes enfants et les personnes âgées, vivent dans les zones où la végétation est la moins abondante », constate la spécialiste en écologie urbaine.
Cette carte démontre que les arrondissements de Montréal-Nord, Saint-Léonard et Anjou, ainsi que le secteur de Rivière-des-Prairies, sont particulièrement en déficit de couverture végétale.
Il en va de même dans de grandes portions des arrondissements de LaSalle, de Saint-Laurent et des villes de Côte-Saint-Luc et de Pointe-Claire.
À l’inverse, le couvert végétal est abondant dans l’ouest de l’île et répond plus qu’adéquatement aux besoins de la population, par rapport au reste de la ville. Cette portion de l’île est la moins densément peuplée à Montréal, et le Grand parc de l’Ouest y est également situé.
Dans le centre, les arrondissements du Plateau Mont-Royal, Westmount et Outremont, ainsi que certaines portions de Rosemont–La Petite-Patrie, Ville-Marie, Hochelaga-Maisonneuve et Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce, sont en théorie bien desservis par la canopée.
Même s’ils sont densément peuplés, moins de jeunes enfants et de personnes âgées habitent généralement dans ces quartiers. On y note aussi la présence d’espaces verts d’importance, comme le parc du Mont-Royal, le parc La Fontaine et le parc Maisonneuve.
Cela dit, de grandes portions du centre de la ville demeurent des zones « prioritaires » de verdissement pour Montréal, selon sa propre carte de « vulnérabilité aux aléas climatiques ».
Pour raffiner le portrait social de la canopée montréalaise, Lingshan Li a examiné d’autres indicateurs démographiques provenant du recensement de 2021.
« Nous avons utilisé des données comme le revenu médian après impôt, le niveau d’éducation et l’appartenance à une minorité visible pour explorer les iniquités environnementales à Montréal », précise-t-elle.
Les travaux de la doctorante démontrent que l’accès à cette canopée suit une ligne de démarcation socio-économique très nette. En d’autres mots, les quartiers en manque d’arbres sont également ceux qui sont les plus défavorisés, les moins éduqués et les plus multiculturels.
« Une carte des arbres à Montréal, c’est une carte du statut social dans la ville », illustre Carly Ziter, qui a supervisé les travaux de Lingshan Li.

À l’autre bout du spectre, des revenus plus élevés sont grandement associés à un meilleur accès aux arbres et à leurs bienfaits. Cet « effet de luxe » est bien connu dans le domaine de l’écologie urbaine.
« Il est très commun que les endroits favorisés soient aussi les endroits avec le plus de végétation, dit Carly Ziter. On observe cette situation dans beaucoup de villes. Montréal n’est pas la pire, mais c’est une corrélation qui est statistiquement significative. »
« Dans ces quartiers favorisés, il y a souvent beaucoup d’espace pour la plantation d’arbres, comme des maisons avec un grand jardin. Aussi, les gens qui y vivent ont souvent du temps et de l’argent pour le verdissement de leur terrain privé. »
— Carly Ziter, professeure associée au Département de biologie de l’Université Concordia

Le défi de rattraper le verdissement perdu
« À Montréal-Nord, il y a encore plusieurs îlots de chaleur. Le secteur est certainement en déficit d'arbres. Il est aussi en déficit de coins de jardinage, de coins de production de fruits et de légumes. »
Ce constat est celui d’Aziz Tabah, le directeur de la Table de quartier de Montréal-Nord (TQMN). L’organisme de concertation regroupe plus de 80 membres communautaires, institutionnels et citoyens, et lutte contre la pauvreté et l’exclusion dans l’arrondissement.
« Aussitôt qu'on entre dans le nord-est et le centre de Montréal-Nord, ça a été bâti en ciment, et ce sont des territoires qui ont été bâtis rapidement durant les années 60-70, ajoute-t-il. Ce sont des bâtiments de plusieurs logements, avec plusieurs cours qui sont asphaltées, plusieurs immeubles avec stationnements. »

Il est complexe d’améliorer la couverture végétale lorsque chaque pouce du territoire est déjà occupé. Le développement urbain a limité le nombre d’espaces verts, comme en témoigne le manque de parcs dans le nord-est de l’arrondissement.
Aux alentours, ce déficit est également observable à Saint-Léonard, Anjou et Rivière-des-Prairies, tous des endroits fortement minéralisés.
« Ce sont souvent des quartiers avec une forte cohésion sociale, des communautés immigrantes et des résidents de la classe ouvrière avec moins de statut, précise Carly Ziter. Historiquement, ce ne sont pas les quartiers qui ont reçu beaucoup d’investissement dans les arbres, les parcs et le verdissement. »
Ce manque d’espaces verts n’est que la « pointe de l’iceberg », puisque les résidents doivent aussi composer avec « plusieurs vulnérabilités », selon Aziz Tabah.

Le territoire où la TQMN concentre ses efforts est l’un des plus défavorisés de la ville. Dans plusieurs secteurs de Montréal-Nord, le revenu médian par personne après impôt se situe sous les 30 000 $ par année, selon Statistique Canada.
Par ailleurs, la population y est très diversifiée et plusieurs personnes immigrantes tentent d’y stabiliser leur situation, après leur arrivée au pays. Les familles qui élèvent plusieurs enfants ne sont pas des exceptions.
Dans cette perspective, le verdissement n’est pas une préoccupation criante pour quelqu’un qui a des difficultés à joindre les deux bouts.
« Cette personne doit répondre à ses priorités. Elle a peu de chances d'aller verdir une ruelle ou de s’inscrire à un projet communautaire en ce sens, à moins qu'il y ait du soutien ou qu'on puisse lui donner un réel coup de main. »
— Aziz Tabah, directeur de la Table de quartier de Montréal-Nord (TQMN)Dans le cadre de son Plan de développement social de Montréal-Nord 2021-2026, la TQMN et ses partenaires ont ainsi mis en place des actions concrètes de verdissement, qui favorisent la participation citoyenne. Parmi ces initiatives, il y a eu l’ajout de lieux de jardinage près de la Maison culturelle et communautaire de Montréal-Nord (MCC), la revalorisation de parcs existants et l’instauration de ruelles vertes.
« Juste avec le jardin à la MCC, on voit des impacts dans le respect apporté à ces espaces embellis, note Antonin Debenest, coordonnateur au Plan de développement social à la TQMN. On sort d’un espace bétonné, avec l’école secondaire Henri-Bourassa juste derrière, où tu as plus de 2700 élèves. Ça permet une appropriation et ça permet de se sentir en confiance et en sécurité. Nous, ce sont des choses qu'on remarque. »

Les solutions poussent aussi sur les terrains privés
Les experts le soulignent souvent : planter un arbre n’équivaut pas à un coup de baguette magique. L’environnement urbain influence sa croissance, et il doit atteindre un certain niveau de maturité avant d’avoir un impact tangible sur la température en ville.
« C'est très difficile pour un jeune arbre en ville, dit Carly Ziter. C’est un endroit avec beaucoup de bâtiments et de chaleur, et avec moins d’espace et d’eau. »
La spécialiste estime que la Ville de Montréal est consciente des inégalités liées à sa canopée et que cela se reflète de plus en plus dans ses décisions. Elle salue son travail de verdissement dans les quartiers vulnérables aux changements climatiques, bien qu’il puisse « se passer des décennies » avant de prendre la mesure de ces efforts.
Dans le cadre du Plan climat 2020-2030, la Ville de Montréal s’est donné comme objectif de planter 500 000 arbres sur son territoire. Lors de son dernier état d’avancement en avril 2025, elle indiquait s’approcher de la moitié de son objectif, avec environ 240 000 arbres plantés.
Dans la même foulée, la Société de verdissement du Montréal métropolitain (Soverdi) et la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM) ont lancé le Plan ARBRE en 2024. Cette stratégie soutient les 82 municipalités de la région dans la plantation de 300 000 arbres et arbustes sur les terrains privés, institutionnels et municipaux. L’ambition est d’atteindre une canopée urbaine sur 30 % du territoire du Grand Montréal d’ici 2030.
Selon Carly Ziter, il ne faut pas uniquement s’attarder à la quantité d’arbres plantés, mais aussi à leur distribution et à la logique de leur emplacement.
« Les travaux de Lingshan montrent que le verdissement connecté est très important, souligne-t-elle en exemple. Il faut donc considérer les corridors écologiques et planter les arbres dans les endroits qui connectent des espaces verts. »

L’autre variable de l’équation repose entre les mains des citoyens eux-mêmes. Selon les travaux de l’équipe de Carly Ziter, la majorité des arbres montréalais se retrouveraient sur des terrains privés, lorsqu’on exclut les grands parcs municipaux de l’équation.
Au niveau municipal, plusieurs initiatives existent déjà afin d’encourager les citoyens à planter de nouveaux arbres, comme le programme Un arbre pour mon quartier. Montréal propose aussi des subventions substantielles aux entreprises et aux institutions qui voudraient déminéraliser une partie de leur terrain, comme un stationnement, au profit de la végétalisation.
Finalement, ces stratégies de verdissement doivent aussi tenir compte de la réalité socio-économique des quartiers, selon Lingshan Li. Celle-ci met en garde contre le phénomène de l’éco-embourgeoisement, qui intéresse de plus en plus la communauté scientifique.
Elle cite certains secteurs de l’arrondissement de Hochelaga-Maisonneuve, qui attire des résidents aisés voulant profiter des nombreux espaces verts du quartier. Cet afflux de richesse peut déplacer des personnes défavorisées vers des lieux moins prisés, et souvent moins verts.
« Si on fait juste mettre en place des projets de verdissement de façon isolée, ça amplifie le risque d’éco-embourgeoisement, prévient Carly Ziter. Mais si on considère les politiques sociales, on réduit ce risque. »
« Tout s'imbrique, conclut Aziz Tabah. On ne peut pas agir sur un territoire comme Montréal-Nord, par exemple, sans prendre en considération tous ses enjeux. »
Denis Wong journaliste et photographe, Francis Lamontagne designer, André Guimaraes développeur, Danielle Jazzar réviseure linguistique et Philippe Chevalier chef de pupitre
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