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Orgo-Life the new way to the future Advertising by Adpathway« Humoriste et Autochtone. Ou Autochtone et humoriste. Pas trop sûr de l’ordre. » Cette présentation affichée sur ses réseaux sociaux résume avec malice la démarche de Christopher Wiscutie-Wapachee. À 32 ans, ce nouveau visage de la scène québécoise puise dans son identité et son parcours singulier pour nourrir ses textes, sans jamais s’y laisser enfermer.
Au café Station W, dans le quartier Angus, l’humoriste arrive vêtu d’un simple tee-shirt noir sur lequel s’affichent, en larges caractères, les mots Meilleur gars. Une première pointe d’autodérision, presque une carte de visite. Les cheveux noirs ramenés vers l’arrière et une barbe courte dessinant le menton, il affiche un regard direct et un sourire discret.
Alors que s’achève le Festival Juste pour rire, Christopher se présente modestement comme un humoriste de la relève. Il mesure le chemin qui sépare une première prestation de cinq minutes d’un spectacle entier, mais espère soumettre sa candidature dès l’année prochaine pour fouler un jour les planches du festival montréalais.
Pour l’instant, la scène demeure une activité parallèle, mais le passe-temps prend peu à peu les allures d’une vocation. Il y a plusieurs niveaux en humour. Avant d’en vivre, il y a un paquet d’étapes que les humoristes doivent franchir, explique-t-il en entrevue.
Christopher Wiscutie-Wapachee a grandi principalement à Val-d’Or. Son père est cri, originaire de Mistissini, dans le Nord-du-Québec; sa mère vient de la communauté anishnabe de Lac-Simon, en Abitibi-Témiscamingue. De 6 à 17 ans, il passe toutefois l’essentiel de son enfance en famille d’accueil. Il en connaîtra une douzaine.
De ces années, il parle sans forcer l’émotion. Elles nourrissent pourtant l’un de ses numéros les plus personnels. Les gens se disent que ce n’est pas facile de passer par une douzaine de familles d’accueil, d’être séparé de ses parents. Moi, je raconte comment je m’en suis sorti. Chaque année, je m’inventais une nouvelle personnalité.
Sur scène, il renverse la perspective. Ce n’est plus seulement l’enfant déplacé qui doit s’adapter, mais son entourage qui doit suivre ses métamorphoses. Cette inversion révèle l’un des ressorts essentiels de son humour. Là où son histoire pourrait imposer un registre grave, il choisit de reprendre la maîtrise du récit par l’autodérision. J’ai vraiment eu un parcours atypique dans la vie. Je profite de mon parcours, de mes expériences, pour les raconter sur scène de manière comique, dit-il.
Plus jeune, Christopher est d’une grande timidité. Il aime déjà l’humour, qu’il découvre notamment à la télévision, mais garde ses idées pour lui. À 15 ou 16 ans, les cours d’art dramatique de son école secondaire lui font prendre conscience de sa capacité à faire rire.
J’avais toujours plein de bonnes idées, mais je n’avais pas trouvé comment utiliser cette énergie pour la rendre aux gens. Sur scène, je me suis dit que c’était le meilleur moyen de m’exprimer.

Sur scène, Christopher Wiscutie-Wapachee transforme son parcours et son identité en matière comique, entre autodérision et humour absurde.
Photo : Christopher Wiscutie-Wapachee
Un numéro de Mario Jean, aperçu à la télévision alors qu’il vivait en famille d’accueil, lui reste particulièrement en mémoire. L’humoriste y retournait contre lui-même les plaisanteries sur son poids, allant jusqu’à rendre Hydro-Québec responsable de l’arrêt de son tapis roulant.
Au-delà de la chute, Christopher découvre la puissance du renversement comique, cette possibilité de reprendre la maîtrise d’un sujet sensible avant que les autres ne s’en emparent. Je me suis dit que l’humour était vraiment un superpouvoir. On peut réunir 300 ou 400 personnes dans une salle pour rire.
Depuis, il voit les humoristes comme des personnages plus grands que nature, tout en sachant qu’ils demeurent des gens bien normaux qui ont envie de partager des choses.
De l’épicerie à la scène
Pendant la pandémie, alors qu’il travaille dans une épicerie, Christopher commence à préparer ses traits d’humour. La veille de son quart, il cherche ce qu’il pourra raconter le lendemain pour amuser ses collègues. Il ne s’agit pas encore de stand-up, mais le réflexe d’écriture est déjà là.
Le déclic survient en octobre 2024, devant un documentaire de RAD consacré à une personne qui tente sa chance en humour. Je me suis dit qu’il fallait que j’essaie ça. Il cherche aussitôt des cours, assiste à de nombreuses soirées à micro ouvert et suit une formation de 32 heures en écriture humoristique.
En mai 2025, il monte pour la première fois sur scène au bar Le Cocktail, à Montréal. Parler devant une salle ne l’effraie pas. Son inquiétude est ailleurs. Le stress, c’était vraiment de savoir si les gens allaient accepter ma proposition. Est-ce qu’ils allaient rire?, lance-t-il.
Il s’accroche alors à une idée toute simple. Si son numéro est moyen, personne ne s’en souviendra. Autant être excellent ou franchement mauvais, mais surtout ne pas rester dans l’entre-deux. Le public rit. Christopher remonte sur scène, retravaille ses cinq minutes, puis en écrit cinq autres. Ce qui devait être un défi personnel devient progressivement un projet de vie.
Mon objectif, à la base, c’était seulement de faire un bon cinq minutes et de faire rire les gens. Après, des organisateurs et d’autres humoristes m’ont dit que j’avais vraiment quelque chose et que je devais continuer à écrire.

L’autodérision devient pour le jeune humoriste une façon d’affirmer son identité sans se laisser enfermer dans les stéréotypes.
Photo : Radio-Canada / Ismaël Houdassine
Retourner les stéréotypes
Dans un milieu où les humoristes se comptent par centaines, son vécu lui donne une voix encore peu entendue sur les scènes francophones. Christopher mentionne bien Étienne Dubé-Rankin, un autre humoriste autochtone francophone, mais constate qu’ils demeurent peu nombreux. Il n’y a pas beaucoup d’humoristes autochtones en français. Moi, je parle simplement de ma réalité.
Cette réalité comprend le racisme subi à Val-d’Or et celui qu’il rencontre parfois dans les commentaires haineux laissés sous ses vidéos. Sur scène, Christopher s’empare surtout des stéréotypes visant les Premières Nations pour les conduire là où le public ne les attend pas.
J’essaie de les renverser et d’en faire une histoire vraiment drôle. Je prends quelque chose de problématique et j’en fais quelque chose de comique.
Ses premières vidéos trouvent d’abord un écho auprès d’un public autochtone. Certains internautes lui écrivent que c’est la première fois qu’ils entendent l’un des leurs parler ainsi de leur réalité. Depuis, son auditoire s’est élargi. Selon lui, un spectateur autochtone peut apprécier une humoriste comme Maude Landry autant que n’importe quel autre Québécois.
L’humour est universel. Si la blague est bonne, n’importe qui peut la trouver drôle, peu importe son origine.
Son identité constitue une matière, jamais une frontière. Ça fait partie de mon identité. C’est visible et j’en parle sur scène. C’est comme ma carte de visite. Il estime néanmoins que près de 80 % de ses textes portent désormais sur d’autres sujets.
L’absurde occupe ainsi une place croissante dans son écriture. Dans une vidéo, il imagine des extraterrestres combattant Jésus-Christ dans le ciel européen, au XVIe siècle. Ça n’a aucun rapport avec moi, mais les gens ont aimé parce que la blague est bonne. Ils se disent alors que je ne suis pas seulement un humoriste autochtone, mais un bon humoriste. C’est ça qui est important.
Christopher privilégie l’autodérision, qui lui permet d’aborder librement ses propres expériences sans prendre les autres pour cibles. Je fais beaucoup d’autodérision. Ça me laisse très libre, parce que je parle de moi.
Il défend néanmoins la possibilité de s’attaquer à tous les sujets, à condition d’en maîtriser l’approche. Je pense qu’on peut parler de tout et rire de tout, mais il y a une manière de le faire. Il faut que les blagues soient bonnes. Dans cet art de précision, une hésitation ou une microseconde de trop peut suffire à briser l’effet recherché.

Microphone à la main, l’humoriste transforme son vécu en matériau comique, entre autodérision, humour identitaire et absurde.
Photo : Christopher Wiscutie-Wapachee
Les minutes invisibles
L’aisance apparente repose sur une discipline minutieuse. Chaque idée est notée, éprouvée devant plusieurs publics, puis conservée, déplacée ou supprimée selon les réactions. Christopher réécoute ses prestations et repère précisément les moments où le rire survient. Si une phrase échoue trois fois, il la coupe.
Quand j’écris une blague que je trouve vraiment drôle, je me considère comme un dieu de l’humour, un génie. Après, je l’essaie sur scène et elle ne marche pas. L’humour, c’est un travail constant.
Même les artistes établis passent inlassablement par le rodage. Christopher se souvient notamment d’avoir assisté, en 2022, à une représentation de Phil Roy, qui préparait alors son spectacle au fil de dizaines de dates.
Pour le jeune humoriste, la leçon est claire. Le naturel aperçu sur scène est le résultat d’une longue construction. Il possède aujourd’hui un numéro rodé d’une dizaine de minutes et en prépare cinq minutes supplémentaires.
D’ici deux ans, j’aimerais avoir une bonne demi-heure que je pourrais livrer partout, confie le trentenaire. Il souhaite également présenter un jour des spectacles et des ateliers dans les communautés autochtones afin d’y transmettre sa passion.
Au Station W, Christopher Wiscutie-Wapachee ne ressent finalement aucun besoin de trancher entre les deux facettes de sa présentation. Humoriste et Autochtone ou Autochtone et humoriste, l’ordre compte moins que la liberté de ne pas être réduit à une seule de ces catégories.
Ça ne me dérange pas d’être présenté comme un humoriste autochtone. Mais, éventuellement, je veux surtout être reconnu comme un bon humoriste.
Son ambition tient finalement en quelques mots. Je vais continuer à faire rire les gens aussi longtemps que j’aurai de bonnes idées, conclut-il.


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